Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Côté polonais, les forces de l’ordre continuent de faire face aux migrants, massés derrière les barbelés - Crédits : Kancelaria Premiera / Flickr CC BY-NC-ND 2.0
Côté polonais, les forces de l’ordre continuent de faire face aux migrants, massés derrière les barbelés - Crédits : Kancelaria Premiera / Flickr CC BY-NC-ND 2.0
Dans le même numéro

Pologne : la vérité des migrants

Les migrants à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie sont victimes d’une double manipulation : de la part d’Alexandre Loukachenko, qui a monté une crise migratoire pour faire pression sur l’Union européenne ; et de celle du Pis, qui s’érige en défenseur de l’intégrité européenne tout en refoulant brutalement les réfugiés. Cette impasse montre combien une politique migratoire européenne est nécessaire.

Le maintien en ce mois de novembre, à la frontière polono-biélorusse, de plusieurs milliers de migrants, souvent des familles avec des enfants en bas âge, dans des conditions sanitaires et atmosphériques difficiles, sans abri solide ni prise en charge médicale, est inadmissible. Le dictateur biélorusse, Alexandre Loukachenko, en est le premier responsable. Il a fait venir ces personnes par avions spéciaux de Damas ou d’Istanbul, a accordé à tous les passagers un visa et quelques nuits d’hôtel, moyennant de fortes sommes, et leur a promis un passage facile dans l’espace Schengen, via la Pologne ou la Lituanie. En fait, il a inventé de toutes pièces une « crise migratoire » espérant, comme son collègue turc Recep Erdoğan, exercer un chantage et obtenir une levée des sanctions européennes engendrées par ses malversations électorales.

Il a surtout provoqué un désastre humanitaire. D’autant qu’à la frontière, les migrants se sont heurtés à la fermeture polonaise. Le gouvernement national-conservateur de Varsovie, qui n’entend pas accueillir de telles personnes (il les qualifie volontiers de « terroristes » !) a déployé de son côté un mur de fils de fer barbelés à lames de rasoir et mobilisé, en plus des gardes-frontières, quinze mille soldats. Les médias officiels polonais ont crié à l’« agression », à l’« invasion », au « péril migrant ». Le gouvernement s’est érigé en défenseur de la patrie en danger et de toute l’Europe. Le Premier ministre, Mateusz Morawiecki, s’est déplacé à la frontière, habillé en commandant en chef, veste de treillis et ton martial et, devant ses soldats mobilisés, a accusé le dictateur voisin, qu’il estime manipulé par Poutine, de provoquer un nouveau type de guerre, une « guerre hybride ». Plutôt que d’envoyer des chars et des missiles, il attaquerait l’Europe avec des migrants, que des vidéos diffusées en boucle montrent lançant des pierres contre les gardes-frontières, voire armés de barres de fer. Diffusant plus tard son discours sur Twitter avec des sous-titres en anglais, Morawiecki s’est adressé à ses partenaires européens : « Nous devons rester ensemble pour défendre l’Europe contre la guerre hybride de Loukachenko. Aujourd’hui, c’est la Pologne qui est ciblée, demain ce sera l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Espagne. » Il a accusé le Biélorusse « d’ouvrir des voies de migrations » pour « déstabiliser l’Europe ».

Une mise en scène qui a fait le tour du monde, inquiété Washington et donné l’occasion aux dirigeants polonais de mobiliser la nation (espèrent-ils), de resserrer les rangs, alors même que les tensions entre la Pologne et l’Union européenne sur la justice sont à leur comble. Quelques semaines auparavant, d’énormes manifestations de l’opposition polonaise conspuaient le parti au pouvoir (PiS) dans les rues de la capitale et d’une centaine de villes, au nom de l’État de droit et, peu après, du droit à l’IVG.

On le voit, le Premier ministre polonais tire profit de cette crise pour déployer sa démagogie. Non qu’il n’y ait pas d’inquiétudes à avoir sur les manœuvres géopolitiques de la Russie. Cette crise fabriquée intervient alors que les tensions s’accumulent avec l’Ukraine ; Vladimir Poutine fait des déclarations inquiétantes, déploie des forces militaires près de ses frontières occidentales. Les États-Unis mettent en garde le gouvernement polonais sur une éventuelle attaque russe contre l’Ukraine, qui pourrait prendre cette crise frontalière pour prétexte. Aussi traiter ces questions de sécurité internationale aux multiples facettes en envoyant quinze mille soldats contre des migrants est-il pour le moins déplacé.

Ces hommes, femmes et enfants qui fuient la guerre ou les persécutions dans leur pays, en Syrie ou en Irak, certains au Yémen ou en Libye, sont en fait victimes d’une double manipulation. Celle de Loukachenko, qui espère faire pression pour une levée des sanctions européennes contre la Biélorussie, et celle du gouvernement polonais qui y voit une manière de faire oublier ses atteintes à l’État de droit.

Les migrants sont coincés entre deux forces armées.

La vérité des migrants est tout autre. Ils sont coincés entre deux forces armées : la biélorusse, qui les empêche de retourner vers Minsk et les pousse à attaquer les gardes-frontières polonais, (plusieurs témoignages attestent de violences et de menaces s’ils n’acceptent pas) ; les gardes-frontières polonais, qui les repoussent violemment. Ils se sentent couverts ou légitimés par un amendement récent à leur loi sur l’immigration qui légalise le refoulement (ou push back), pourtant contraire au droit européen même s’il est pratiqué à l’occasion sur d’autres frontières. Tout au long de la Biélorussie, sur une bande de dix kilomètres, les Polonais ont instauré un état d’urgence, et bloqué l’entrée aux journalistes ainsi qu’à des associations humanitaires. Les quelques migrants qui réussissent à traverser sont reconduits en Biélorussie. De nombreux témoignages ont paru dans la presse internationale ou en Pologne. Ainsi, le cas de ce jeune Syrien qui est passé six fois et a été cinq fois refoulé, battu et abandonné dans des fourrés où il a été découvert, mourant, par des riverains polonais qui l’ont soigné.

Dans la forêt de Białowieża, à cheval sur la frontière, un groupe d’une trentaine de riverains s’est formé pour porter assistance. Ils ont déclaré le 15 novembre : « Condamner des gens à la mort de froid et de faim en ne fournissant pas d’aide est un acte punissable, inhumain, inacceptable. Nous ne serons pas des observateurs passifs ! Nous ne voulons pas ramasser des cadavres dans nos forêts. » Ils ont protesté auprès du Premier ministre contre le push back exercé systématiquement par les gardes-frontières. Et ce n’est qu’un exemple. De nombreuses autres associations (notamment Médecins à la frontière, qui rassemble une quarantaine de médecins bénévoles !) se sont constituées ou mobilisées, ont réalisé d’importantes collectes, pris en charge des migrants, sauvé des vies.

Inversement, la peur entretenue par la propagande gouvernementale, le sentiment d’insécurité accru par la tension internationale provoquée par Loukachenko, avec en toile de fond la crainte ancestrale de la Russie, expliquent les replis sur soi, malheureusement dominants, et l’opinion si malveillante envers les réfugiés. Selon une étude réalisée en août (sondage IBRIS pour l’émission Wydarzeń de Polsat TV), près de 55 % des répondants se sont prononcés plus ou moins contre l’accueil des migrants ou réfugiés (dont 21, 1 % de « certainement pas »), et seulement 38, 1 % en faveur de leur admission (dont 7, 4 % de « certainement »). Les opinions sur le mur frontalier sont plus partagées, avec une légère majorité en faveur de l’idée de sa construction (47, 4 %).

Il est encore difficile d’apprécier la portée réelle de cette crise pour la région, et tout particulièrement en Pologne. Après deux coups de téléphone d’Angela Merkel à Alexandre Loukachenko, tandis qu’Emmanuel Macron demandait à Vladimir Poutine « d’user de son influence auprès de la Biélorussie et de peser de tout son poids pour mettre un terme à cette grave crise humanitaire », il semble que la tension soit en passe de s’apaiser. Une partie des personnes bloquées devrait pouvoir être accueillie en Europe (surtout en Allemagne) ; les autres migrants seront dirigés vers la Biélorussie ou renvoyés dans leur pays d’origine (beaucoup refusent). Les premiers avions sont partis. Fin novembre, la plupart des migrants étaient sous abri, et toujours là, voulant traverser la frontière. Parallèlement, l’Union européenne a pris de nouvelles sanctions, pour trafic d’êtres humains, contre la Biélorussie et des entreprises privées complices (principalement des compagnies aériennes).

Mais rien de ce qui a fait cette « crise des migrants » n’est réglé. L’intransigeance polonaise s’est maintenue, le pays refusant d’ouvrir sa frontière et négociant seulement avec l’Europe les conditions d’un « corridor humanitaire » et le financement d’un mur tout au long de la frontière. Le PiS remet en cause le principe du droit d’asile inscrit dans la Constitution polonaise ainsi que les traités européens. Il ne veut pas entendre parler de partage des migrants ni de la gestion avec d’autres États membres de ce genre de situation. Pourtant, selon un autre sondage, 49, 1 % des Polonais considèrent que, pour faire face à la crise frontalière, le gouvernement devrait faire appel à d’autres pays alliés, notamment dans le cadre de l’Otan, et 46, 9 % estiment qu’il devrait accepter l’aide venant d’institutions internationales et entamer une coopération avec l’agence Frontex.

En fait, le PiS n’a rien gagné dans cette affaire. Il a même subi quelques désagréments diplomatiques, comme les négociations menées par Merkel et Macron par-dessus sa tête, sans qu’il ne soit associé. Sur le plan intérieur, s’il avait gagné quelques points dans les sondages au début de la crise, il les a perdus ensuite. Il est à craindre pour lui que la société polonaise n’ait pas souscrit au discours de Morawiecki sur la guerre hybride imminente. L’opposition en a plutôt profité. Elle est demeurée prudente et s’est rangée sur la ligne européenne. Le président de la Plateforme civique, Donald Tusk, après avoir dit qu’il fallait effectivement défendre les frontières, a préféré insister sur la coopération avec l’agence Frontex (dont le siège est à Varsovie).

Quant à l’Union européenne elle-même, ses silences ont été complices du désordre humanitaire. Elle a certes pris des sanctions et devrait favoriser l’exfiltration des migrants, mais elle a une fois de plus montré combien l’absence d’une politique commune en matière migratoire la paralyse et la divise. Et comment, au bout du compte, ce sont les migrants qui paient l’addition.

Jean-Yves Potel

Historien et politologue, spécialiste de l’Europe centrale (IEE – université de Paris 8), sur laquelle il a publié une quinzaine d'ouvrages dont Les Disparitions d’Anna Langfus (Noir sur blanc, 2014) et L’Europe nue (à paraître à l’automne 2002).

Dans le même numéro

L’amour des marges. Autour de Michel de Certeau

Comment écrire l’histoire des marges ? Cette question traverse l’œuvre de Michel de Certeau, dans sa dimension théorique, mais aussi pratique : Certeau ne s’installe en effet dans aucune discipline, et aborde chaque domaine en transfuge, tandis que son principal objet d’étude est la façon dont un désir fait face à l’institution. À un moment où, tant historiquement que politiquement, la politique des marges semble avoir été effacée par le capitalisme mondialisé, l’essor des géants du numérique et toutes les formes de contrôle qui en résultent, il est particulièrement intéressant de se demander où sont passées les marges, comment les penser, et en quel sens leur expérience est encore possible. Ce dossier, coordonné par Guillaume Le Blanc, propose d’aborder ces questions en parcourant l’œuvre de Michel de Certeau, afin de faire voir les vertus créatrices et critiques que recèlent les marges. À lire aussi dans ce numéro : La société française s’est-elle droitisée ?, les partis-mouvements, le populisme chrétien, l’internement des Ouïghours, le pacte de Glasgow, et un tombeau pour Proust.