Le siège du gouvernement biélorusse à Minsk. | Par Cédric Lafont   Travail personnel, CC BY-SA 3.0 ; Wikimédia
Le siège du gouvernement biélorusse à Minsk. | Par Cédric Lafont — Travail personnel, CC BY-SA 3.0 ; Wikimédia

Biélorussie : un régime autoritaire en quête d’une idéologie d’État

À la veille de l’élection présidentielle de 2006, remportée par Alexandre Loukachenko, Jean-Charles Lallemand analysait comment son entreprise de maintien au pouvoir s’appuya sur un travail idéologique recentré sur la Biélorussie, à destination de la population et capable de donner une nouvelle dimension à son mandat.


Depuis son élection de juillet 1994, Alexandre Loukachenko préside d’une main autoritaire la Biélorussie, et entend bien continuer dans un troisième mandat, après l’élection à venir du 19 mars 2006. Ses incartades populistes dans les médias du pays contre l’Occident et sa capacité à mobiliser les forces de répression contre les opposants à son régime sont connues. En revanche, il est beaucoup moins souvent signalé que son entreprise de maintien au pouvoir s’appuie également sur un travail idéologique à destination de la population. Le président a trouvé dans l’imposition d’une idéologie recentrée sur la Biélorussie le moyen de donner une nouvelle dimension à son mandat, après plusieurs déconvenues dans ses relations – qu’il aurait voulues « privilégiées » – avec la Russie de Vladimir Poutine. Le 27 mars 2003, lors d’un séminaire avec les cadres dirigeants du régime, A. Loukachenko produisait le « Rapport sur la situation du travail idéologique et les façons de le perfectionner » qui sert depuis de référence. Il s’est traduit dans le protocole du 14 avril 2003 par lequel il a mandaté l’Académie des sciences et l’Institut d’administration auprès de la présidence afin d’élaborer des manuels universitaires pour l’automne 2003. Depuis, les librairies de Minsk ont vu fleurir les manuels du nouveau cours sur « les bases de l’idéologie de l’État biélorusse », rendu obligatoire pour tous les étudiants du pays en première année universitaire sans exception, qu’ils soient en cursus général ou technique.

Cet article propose une analyse de trois manuels de cette discipline universitaire, disponibles en librairie à Minsk à l’été 2005 : celui de l’Académie des sciences1, celui de l’Institut d’administration auprès de la présidence2 accrédité par le ministère de l’Éducation, et celui de l’Université pédagogique de Minsk3 dûment visé par l’Institut d’administration auprès de la présidence. Le manuel de l’Institut d’administration est utilisé dans les institutions universitaires ne produisant pas leur propre manuel et s’adresse notamment aux écoles de qualification des fonctionnaires d’État. Des politologues biélorusses, de fait liés au milieu de l’opposition politique qui assure la diffusion des rares analyses critiques, ont commencé à étudier le phénomène des manuels d’idéologie de l’État. Aussi, confronterons-nous nos observations et réflexions avec deux travaux, de Iouri Likhtarovitch4 et d’Andreï Kazakevitch5, publiés sur ce sujet.

L’idéologie de l’État : une nouvelle « science »

Ces trois manuels sont formellement construits de façons différentes, leurs auteurs (principalement des professeurs de philosophie ou d’histoire) ayant rivalisé pour se distinguer dans la production d’ouvrages répondant à la volonté présidentielle. Dans son manuel, E. Babosov ne recule devant aucun artifice pour enrober sa discipline d’un vernis de scientificité : il déploie des schémas complexes avec bulles, flèches et signes géométriques variés pour expliquer dans une première partie les différences idéologiques entre le conservatisme, le socialisme, le communisme, le fascisme et le libéralisme. Des schémas tout aussi complexes tentent d’expliquer le cheminement du travail idéologique traversant la psychologie des individus et le rôle des grands médias dans la diffusion de l’idéologie. Plus sobre car orienté vers la diffusion de statistiques socio-économiques, le manuel de V. Chinkarev ajoute toutefois à la liste des grandes écoles de pensées, l’écologie, le fondamentalisme et l’extrême droite. Plus littéraire dans sa forme, le manuel de S. Kniazev fait débuter la notion d’idéologie d’État à Platon et Démocrite, enchaîne par des développements sur les apports de Confucius et de Bouddha au travail idéologique, avant d’aborder les grandes idées politiques modernes.

Au-delà de ces différences formelles, l’instrumentalisation par le pouvoir de cette nouvelle discipline universitaire est évidente. Ces trois manuels sont en langue russe, signe que le pouvoir ne veut pas donner à cette discipline l’image élitiste de la langue biélorusse qui est habituellement utilisée à l’écrit à l’Université, pour les sciences humaines et sociales et les études littéraires. Cela n’empêche aucunement les auteurs de faire des citations en biélorusse, notamment Kniazev qui propose, en première page, l’hymne officiel de la Biélorussie dans cette langue.

L’orientation principale est d’accréditer l’idée que le président Loukachenko suit une voie proprement biélorusse de développement politique et économique correspondant aux nécessités du pays, afin de délégitimer toute critique. Le manuel de Babosov cite à dessein Loukachenko pour qui « chaque nation se forme son socle idéologique » (nous traduisons, p. 197). La date de l’indépendance de 1991, qui correspond à la chute de l’Union soviétique, est présentée favorablement dans les manuels, puisqu’elle consacre une étape importante dans le développement de l’État biélorusse. Les manuels donnent cependant une image négative de l’immédiat après-1991, marqué par « l’idéologie de la démocratie libérale » synonyme de « culte de l’argent, maladie de la civilisation occidentale contemporaine ». Pour Chinkarev, en introduction, la discipline universitaire de l’idéologie de l’État est un moyen de « garantir la stabilité intérieure et extérieure » en donnant « une image positive des choix de l’État ». Dans son avant-propos, Kniazev se réfère quant à lui au « changement de mentalité qui a eu lieu lors de la chute de l’Urss et l’acquisition par la Biélorussie de la souveraineté » car « la pratique a montré que sans fondements, l’idéologie de la réforme de la société agit négativement sur la psychologie collective ». Quant au but ultime de la discipline, il est de « former un respect et un amour profonds pour la Patrie et susciter l’envie de la servir ». L’arrivée au pouvoir de Loukachenko en 1994 est présentée comme le couronnement de la souveraineté de la Biélorussie acquise en 1991, au moyen de l’instauration d’un pouvoir présidentiel fort.

Les cours d’idéologie de l’État apparaissent comme une remise au goût du jour des anciens cours consacrés au « matérialisme historique » ou aux « contradictions du capitalisme contemporain » et autres déclinaisons des principes du marxisme-léninisme que les étudiants soviétiques étaient tenus d’ingurgiter. Toutefois, le contenu a été adapté au contexte de la Biélorussie du xxie siècle. Il n’est plus question de source idéologique unique comme le marxisme : les manuels font eux-mêmes l’apologie du pluralisme. A. Kazakevitch (p. 133) souligne que si l’influence soviétique sur la forme de ces manuels est évidente, il n’en est pas de même en ce qui concerne le contenu de l’idéologie qui y est professée. L’éclectisme des références est pour ainsi dire de rigueur. Ainsi, dans les notices bibliographiques, les citations des discours du président Loukachenko côtoient les plus grands auteurs (Locke, Condorcet, Hegel, Marx, Weber, Habermas, Rawls…) ainsi que les références des professeurs responsables desdits manuels. Ces ouvrages mélangent une initiation à la philosophie et aux idées politiques occidentales, un condensé de culture générale, un rappel de faits historiques revendiqués comme fondamentaux pour l’État biélorusse, un soutien politique aux orientations du président Loukachenko depuis 1994, un recueil de données statistiques socio-économiques assommant le lecteur de chiffres de Pib, Tva, productions de tracteurs, camions et réfrigérateurs, et des considérations géopolitiques sur la place de la Biélorussie dans le monde. Ce caractère disparate du contenu des manuels est relevé tant par Iouri Likhtarovitch que par Andreï Kazakevitch. De fait, on y trouve de tout : références au régime soviétique et critiques envers celui-ci, références à l’historiographie soviétique classique, comme à l’historiographie nationaliste de la Biélorussie.

Les auteurs se tiennent à un strict formalisme académique : « l’idéologie de l’État » est présentée comme une science sociale à part entière. Alexandre Loukachenko n’est quasiment jamais nommé personnellement. Il est évoqué comme « chef de l’État » ou « président de la république de Biélorussie ». De fait, ces manuels ne se présentent pas comme des fascicules de propagande assurant le culte de la personnalité de Loukachenko. Nous n’y trouvons pas son portrait à toutes les pages : les médias entièrement sous contrôle sont déjà là pour ça. Les ouvrages restent au demeurant très discrets pour commenter le contenu des politiques concrètes du président, peut-être par peur de faire des faux pas. Dans son analyse, I. Likhtarovitch (p. 97) souligne également le manque d’informations empiriques sur la décennie écoulée. A. Kazakevitch (p. 136) rappelle que lors du séminaire présidentiel du 27 mars 2003, l’idée avancée par des journalistes que le travail idéologique devrait se cantonner à un exercice de communication sur l’actualité, avait été contestée par Babosov, favorable à l’affirmation de l’identité nationale.

La démocratie « façon Loukachenko »

Un des objectifs communs de ces manuels est d’affirmer le caractère « pluraliste et démocratique » des institutions biélorusses et de le contester s’agissant des pays occidentaux. Les auteurs affectent ainsi de se référer à la Constitution du 15 mars 1994, pourtant bafouée de nombreuses fois par le président Loukachenko. Selon Kniazev (p. 5), le principe selon lequel la démocratie « s’exerce sur la base du pluralisme des institutions politiques, des idéologies et des opinions » et « qu’aucune idéologie venant de partis, de groupes sociaux ou d’organisations religieuses ne peut avoir une qualité contraignante pour les citoyens » (article 4 de la Constitution), « ne peut être interprété comme une interdiction à l’existence d’une idéologie d’État ».

S’agissant de la démocratie, les trois auteurs s’empressent d’en recadrer la définition. Pour Babosov, le propre de l’État démocratique est « d’assurer un niveau de vie élevé à la société et à l’être humain » (p. 185). Aussi enchaîne-t-il en listant des chiffres de décroissance et d’inflation entre 1991 et 1995, puis de redressement de la production par branches d’activité observé depuis 1995 qu’il attribue au « modèle présidentiel de gestion de l’économie ». Le lecteur en conclut logiquement que la Biélorussie n’a jamais été aussi démocratique qu’avec le président Loukachenko. Pour Chinkarev, « il faut une approche exigeante de la notion même de démocratie » déniant aux pays occidentaux le qualificatif de démocratiques, parce qu’il y voit « la dictature des possédants, du grand capital », « le pouvoir n’appartient pas au peuple mais à l’oligarchie financière mondiale qui mène des interventions militaires dans les affaires de pays souverains » (p. 90). Il prend soin aussi de préciser, citation de Dahrendorf à l’appui, que « la démocratie n’existe nulle part à l’état pur » tout en affirmant que « la Biélorussie construit une société civile démocratique ».

Sur les questions économiques, les auteurs ressassent l’expression consacrée par le pouvoir d’« économie de marché socialement orientée », ainsi que celle d’« État efficace », justifiant les interventions économiques de l’État ou de la présidence qui, dans la réalité, confinent à l’arbitraire pur et simple6. Chinkarev est cependant le seul à consacrer un chapitre à la question des pouvoirs locaux, mis sous contrôle de la « verticale du pouvoir » dès décembre 1994, et déjà au nom de « l’État efficace ». Les trois auteurs défendent l’idée que la Biélorussie de Loukachenko devrait être considérée comme « un modèle ». Quant à la description du contenu de ce modèle d’« économie de marché socialement orientée », celui-ci se résume encore une fois à des chiffres de production et un taux de chômage peu élevé. Dans un pays où il n’y pas d’assurance-maladie, il ne faut guère s’attendre à de longs développements sur la politique de santé publique. Quant aux questions environnementales, elles concerneraient avant tout la protection des forêts, et non les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl, passée sous silence par Babosov et Kniazev, et à peine évoquée par Chinkarev.

Dans l’ensemble, l’expression « idéologie de l’État biélorusse » est employée avec des usages divers et le lecteur ne sait pas si elle désigne un corpus d’idées mis en œuvre par la volonté politique de Loukachenko, ou un corpus de considérations dicté par la tradition que les dirigeants et les administrés n’auraient qu’à reproduire. Les manuels entretiennent ainsi la confusion entre des prescriptions normatives et un discours qui se veut descriptif des particularités du pays.

De l’idéologie au nationalisme d’État

Ces manuels officiels du régime Loukachenko ne se limitent pas à un discours anti-occidental. Ils reprennent aussi les thématiques de l’historiographie nationaliste et certaines assertions attestent du développement d’un nationalisme d’État, de distanciation avec la Russie.

Dans la Biélorussie sortie de la Deuxième Guerre mondiale détruite et avec une population décimée par les combats, l’occupation nazie et le génocide des populations juives, le pouvoir soviétique avait voulu profiter de la reconstruction pour faire une république modèle : industrialisation et russification allaient alors de pair7. Plus que de 1917, l’histoire semblait recommencer de 1941-1945. Dans les décennies d’après-guerre, l’expérience nationale de biélorussisation et de yiddishisation linguistique des années 1920, dans la « petite » République soviétique de Biélorussie de l’entre-deux-guerres8, était tout aussi absente de l’historiographie officielle que les périodes plus éloignées comme celle du grand-duché de Lituanie. « L’atelier d’assemblage » des industries de l’Union soviétique qu’était la Biélorussie se devait de toujours regarder vers Moscou. La logique était peu différente de celle des empereurs de Russie qui, durant le xixe siècle, interdisaient l’usage de la langue biélorusse. À partir de 1988, les idées de renaissance nationale se sont nourries de la contestation politique et économique du système soviétique, à travers l’action du Front populaire de Biélorussie, constitué sur le modèle de ses homologues des pays baltes et de l’Ukraine9. À la fin des années 1980, les révélations sur les massacres de Staline et sur l’ampleur de la catastrophe de Tchernobyl, ainsi que les revendications des ouvriers pour augmenter le niveau de vie et celles de l’intelligentsia pour défendre la langue biélorusse et les droits de l’homme, se sont agrégées et ont accompagné le mouvement vers l’indépendance, obtenue en 1991 avec la chute du régime.

Les premières années de l’indépendance ont cependant été marquées par des difficultés économiques et sociales, l’hyperinflation et l’effondrement de la production et des liens marchands avec la Russie d’où provenaient 70 % des consommations de matières premières de la Biélorussie à l’époque soviétique10. Profitant de ce contexte, le député Alexandre Loukachenko a fait entendre un discours populiste de lutte contre la corruption de la nomenklatura, mélangeant nostalgie du passé et volonté de modernisation. Il se fait élire président du pays en juillet 1994, en devançant très largement au second tour du scrutin (81 % des voix) le Premier ministre sortant Viatcheslav Kebitch qui avait alors les faveurs de Moscou. Loukachenko ne tarde pas à reprendre à son compte la thématique de son adversaire : l’intégration avec la Russie. Les années 1995-1999 connaissent une succession de sommets russo-biélorusses entre Alexandre Loukachenko et Boris Eltsine. C’est le moment des signatures à répétition d’accords économiques et militaires aboutissant à la création d’une union supranationale entre les deux États souverains11. Dans le même temps, A. Loukachenko assoit son système politique autoritaire réprimant les opposants et contrôlant chaque organisation de la société civile. La tendance ne s’est pas démentie depuis. En 1999-2000, les autorités sont impliquées dans les disparitions d’hommes politiques, d’hommes d’affaires et d’un journaliste12.

Dans les années 1990, Loukachenko incarne une orientation économique et politique pro-Moscou prolongeant l’époque soviétique. Dans une société en réalité bilingue, russe et biélorusse, la question linguistique est devenue l’une des principales armes de sa politique culturelle. Le président a profité du désarroi d’une grande partie de la population devant la biélorussisation exclusive du pays décidée en 1990, alors même que la langue biélorusse connaît deux systèmes orthographiques concurrents (celui d’avant et celui d’après la réforme stalinienne de 1933) qui en politisent chaque usage13. Rompant avec la période de renaissance nationale entamée en 1988, Loukachenko a réimposé la langue russe comme langue d’État au même titre que le biélorusse (d’après 1933), le 14 mai 1995, au terme d’un référendum plébiscitaire qui consacre au même moment la marche vers l’autoritarisme. Face à Loukachenko, il n’y avait alors plus qu’une opposition marginalisée, issue de la dissidence au système soviétique, pour apparaître comme soucieuse de démocratie, de libéralisation économique, de nationalisme politique dans le cadre d’une future intégration européenne, et continuant à vouloir promouvoir l’usage exclusif de la langue biélorusse.

Pour Andreï Kazakevitch, l’apparition depuis 2003 des cours obligatoires d’idéologie centrée sur l’État biélorusse et l’idée nationale marque une rupture avec l’idéologie panslaviste et prorusse dominante de la seconde moitié des années 1990. Ainsi, parmi les éléments historiques évoqués, les manuels glorifient entre autres le soulèvement nationaliste de Kalinovski en 1863, concomitant à celui des Polonais, contre le pouvoir russe impérial. Dans une vision linéaire de l’État, l’expérience de la République populaire de Biélorussie (Bnr) de 1918 créée par les socialistes nationalistes est présentée comme une étape vers la création de la République socialiste soviétique de Biélorussie (Bssr) en janvier 1919 par les bolcheviques, alors qu’historiquement la seconde est venue précisément pour destituer les dirigeants de la première. Citant à maintes reprises, en langue biélorusse, les grands auteurs du mouvement national du début du xxe siècle (Kolas, Koupala, Bogdanovitch), le manuel de Babosov insiste explicitement sur le fait qu’« en dépit des liens historiques avec le peuple russe, le peuple biélorusse ne doit pas être vu comme une simple composante de celui-ci » (p. 99). Il enfonce immédiatement le clou : « La culture biélorusse n’est pas un sous-groupe de la culture russe, mais une culture propre. » Et comme pour signifier que le peuple doit s’habituer à ne plus s’identifier à l’ancien espace russo-soviétique, l’auteur souligne qu’un des buts de l’idéologie d’État est de « rapprocher la notion de “biélorussité” [belarouskasts, en biélorusse dans le texte] de la notion de “Patrie” donnée dans les deux langues [Batskaùchtchina en biélorusse, Otetchevstvo en russe] » (p. 104) ; en quelque sorte, de renforcer le sentiment d’appartenance à l’État-nation.

Les trois manuels expliquent qu’il y aurait une mentalité propre aux Biélorusses constitutive de l’idéologie de l’État. Ils font explicitement référence à la notion d’« ethnos biélorusse », formule attrape-tout de l’ethnologie soviétique mêlant, dans une approche ethnique, des explications culturalistes et raciales aux comportements sociaux. Ainsi, Babosov estime, en s’appuyant sur une enquête d’opinions réalisée par ses soins en 2003, que la valeur traditionnelle prioritaire des Biélorusses est « l’amour de la Patrie » (p. 213 et suivantes). Selon l’auteur, les autres valeurs de l’ethnos biélorusse seraient le goût du travail, la bienveillance, la tolérance et la patience. Les manuels de Kniazev et Chinkarev offrent quelques variations autour des mêmes thèmes : patrie, tolérance, patience…

Enfin, dernière valeur intrinsèque attribuée à l’ethnos du peuple biélorusse : l’appartenance à la chrétienté, proclamée composante de l’idéologie d’État. Les trois manuels insistent sur la question religieuse et renvoient l’image historique d’une Biélorussie partagée depuis des siècles entre l’orthodoxie et le catholicisme. Cette présentation qui se nourrit dernièrement des travaux de Samuel Huntington considère la Biélorussie coupée entre deux civilisations. Elle n’en est pas moins contredite par les réalités : une Église orthodoxe russe dirigée par le métropolite de Minsk Filaret participant ouvertement aux affaires de l’État avec les grâces du pouvoir, et des communautés catholiques harcelées par les autorités car supposées défendre les intérêts de la Pologne. Cette vision de la culture nationale, assimilée à une confession dominante qui tourne le dos à l’athéisme de l’époque soviétique, n’est pas spécifique aux partisans de Loukachenko. Elle est souvent partagée tant chez les panslavistes que chez les nationalistes anti-russes14. Dans sa version proposée dans les manuels d’idéologie, elle permet d’évacuer le pluralisme des influences religieuses qui ont marqué l’histoire du pays. Nous ne trouvons ainsi aucune trace d’une quelconque présence de la culture juive, alors qu’au début du xxe siècle, les populations juives représentaient plus de la moitié des habitants des grandes villes du pays (52 % à Minsk en 1897). À ce titre, ces manuels représentent une régression par rapport à divers ouvrages d’histoire culturelle qui avaient été publiés dans les années 1990 et qui intégraient pleinement la culture juive (religieuse ou séculière) dans l’histoire générale de la Biélorussie15. Il n’y a aucune évocation non plus de l’uniatisme en terres biélorusses, entre sa création en 1596 (Union de Brest pour convertir les orthodoxes de l’État polono-lituanien formé en 1569) et son interdiction en 183116 (par Nicolas Ier). Enfin, parmi les grands oubliés, nous citerons également le protestantisme qui fut pourtant très important dans la noblesse au xvie siècle, et qui, sous des formes bien différentes, est aujourd’hui en forte progression en dépit, là encore, du harcèlement des autorités17. En revanche, par curieuse hybridation avec la mention du christianisme comme composante de l’idéologie officielle, le paganisme trouve droit de cité dans le manuel de Kniazev : « La mythologie païenne des Slaves orientaux est un fondement culturel de première importance pour l’idéologie de l’État biélorusse » (p. 180). Alors que Babosov (p. 227) se contente d’affirmer que l’ethnos biélorusse actuel trouve son origine dans les tribus slaves krivitches, drégovitches et radivitches des ixe-xe siècles, Kniazev énumère le nom des divinités adorées par ces tribus, réservant sa préférence à Peroun, dieu du tonnerre, de la guerre et des armes.

La redécouverte de l’âge d’or

S’employant à retracer la généalogie de l’État biélorusse (et de « son » idéologie), les manuels de Babosov (p. 229 et suivantes) et de Kniazev (p. 163-169) réservent une place de choix au grand-duché de Lituanie qui couvrait les terres de la Biélorussie contemporaine, et qui est donc présenté comme son ancêtre. Ainsi, les manuels reprennent le positionnement nationaliste formé au xixe siècle qui insiste sur cette filiation étatique pour justifier le désir d’indépendance vis-à-vis de Moscou18. La nouvelle historiographie officielle à Minsk qui cherche à mettre en exergue une grandeur passée ne présente plus guère le grand-duché en conflits constants avec les princes de Moscou, comme un ennemi des Slaves orthodoxes et comme ayant ouvert la voie au joug de la noblesse polonaise catholique, après l’union de Lublin avec la Pologne en 1569. Les manuels rappellent que la langue administrative officielle du grand-duché était slave et non lituanienne, en l’occurrence le slavon ruthène, rapidement baptisé de « vieux-biélorusse », voire de « biélorusse » dans la vulgate nationaliste reprise par l’actuelle idéologie d’État.

Il n’y a pas que dans les manuels d’idéologie que le grand-duché de Lituanie est désormais à l’honneur. De nombreux livres sur le sujet sortent des imprimeries d’État : ouvrages universitaires, portraits des princes du grand-duché, récits des batailles, cartes des frontières jusqu’à des romans de fiction se passant à cette époque. Sans oublier les multiples éditions fac-similé ou de transpositions en biélorusse moderne des statuts du grand-duché, notamment les troisièmes de 1588. Ces statuts ont régi l’autonomie lituanienne après l’union avec la Pologne et sont restés en vigueur encore quelque temps après les partages de la Fédération polono-lituanienne à la fin du xviiie siècle et l’incorporation du territoire à l’Empire russe19. Tous ces ouvrages occupent autant de rayonnages dans les librairies que les livres consacrés à la victoire de 1945. À ce titre, si les commémorations du 60e anniversaire de la fin de la guerre 1941-1945 ont été l’occasion de glorifier le rôle historique de l’Union soviétique, les manuels sortis en 2005 pour les cours obligatoires sur le sujet enseignés à tous les élèves en dernière année d’école, mettent l’accent sur l’héroïsme des partisans biélorusses dans la victoire soviétique. Pour revenir à l’évocation du grand-duché de Lituanie aujourd’hui, elle fait référence à un âge d’or où la Biélorussie était déjà un « modèle », une grande puissance européenne qui ne s’en laissait compter ni par les Polonais, ni par les Moscovites : de quoi susciter l’adhésion des pro-Loukachenko, comme des anti-Loukachenko.

Une idéologie de circonstance

Nous pourrions railler à l’envi la politique volontariste du pouvoir biélorusse pour mobiliser les étudiants derrière les cours obligatoires sur « les bases de l’idéologie de l’État biélorusse » qui semblent relever d’un autre âge, ainsi que le bricolage intellectuel auquel cette démarche donne lieu. La question de la réception de ces manuels par la population, notamment les étudiants, est bien sûr posée et nous imaginons bien que tous ne sont pas crédules de leurs contenus. Néanmoins, leur existence même est révélatrice des moyens publics que le pouvoir se donne pour entretenir son autorité. I. Likhtarovitch (p. 101) remarque à quel point la commande de ces manuels a accentué la servilité au pouvoir des universitaires biélorusses. Le 29 décembre 2004, le ministre de l’Éducation critiquait le niveau des enseignements de cette discipline, accusant les professeurs de « manque de sincérité » et d’« incompréhension de la substance des développements politiques, sociaux et économiques du pays ». Le ministère chargeait alors les membres de l’Union républicaine de la jeunesse de Biélorussie – organisation politique de jeunesse pro-Loukachenko, résurgence du Komsomol – de s’impliquer dans le travail idéologique. Il s’agit, en d’autres termes, de mettre les professeurs sous le contrôle politique de leurs étudiants.

Quant au tournant nationaliste d’Alexandre Loukachenko consacré par ces manuels depuis 2003, il est une réponse à des signes d’incertitudes alors apparues. En effet, depuis l’arrivée au Kremlin de Vladimir Poutine en 2000, les relations entre Moscou et Minsk se sont refroidies, en grande partie à cause du bras de fer permanent entre la Biélorussie et la compagnie russe Gazprom désireuse d’acquérir les gazoducs traversant le pays. Les coupures de livraison de gaz à répétition entre 2002 et 2004 ont sonné comme l’échec de la politique d’intégration et d’alliance stratégique exclusive avec la Russie mise en œuvre par Loukachenko. Celui-ci soupçonne périodiquement le Kremlin d’essayer de susciter une révolution de palais pour le destituer. En 2004-2005, le président est allé jusqu’à purger les hauts fonctionnaires s’affichant trop ouvertement comme pro-russes.

Les manuels d’idéologie d’État apparaissent ainsi dans le contexte d’une Biélorussie dont les dirigeants comprennent qu’ils doivent compter sur eux-mêmes pour se maintenir au pouvoir. Leurs contenus reflètent une double finalité : certes, ils justifient au nom du slavisme ou de la spécificité nationale tous les manquements démocratiques du régime et l’opposition aux pays occidentaux, mais ils permettent également de préparer toute distanciation avec Moscou en renforçant l’isolement de la Biélorussie, si cela devenait nécessaire.

  • 1.

    Evgueni Babosov (sous la dir. de), Osnovy ideologuii sovremennogo gosoudarstva (en russe, les Bases de l’idéologie de l’État contemporain), Minsk, Académie des sciences de Biélorussie, Amalfeia, 2004 (2e éd. augm.), 447 p.

  • 2.

    S. N. Kniazev (sous la dir. de), Osnovy ideologuii belorousskogo gosoudarstva (en russe, les Bases de l’idéologie de l’État biélorusse), Minsk, Institut d’administration auprès de la présidence, Ivts Minfina, 2005, 313 p.

  • 3.

    V. V. Chinkarev (sous la dir. de), Osnovy ideologuii belorousskogo gosoudarstva (en russe, les Bases de l’idéologie de l’État biélorusse), Minsk, Ministère de l’Éducation, 2005, 153 p.

  • 4.

    Iouri Likhtarovitch, « Navoukoùtsy ù liousterkou idealioguii » (en biélorusse, « Les scientifiques au miroir de l’idéologie »), revue Arche Patchatak (Minsk), no 3, mai 2005, p. 96-101.

  • 5.

    Andreï Kazakevitch, chapitre « Koultourny fon belarouskaï palityki » (en biélorusse, « Le fond culturel de la politique biélorusse »), dans Vital Silitski (sous la dir. de), Naïnoùchaïa guistoryia belarouskaga parliamentaryzmou (en biélorusse, Histoire présente du parlementarisme en Biélorussie), Minsk, Analitytchny Groudok, 2005, 320 p. (p. 132-146).

  • 6.

    Ioulia Shukan, « La Biélorussie : stratégies présidentielles de domination personnelle », Critique internationale, no 28, Paris, Presses de Sciences-Po, juillet-septembre 2005, p. 37-45.

  • 7.

    Sur cette période : Jan Zaprudnik, Belarus. At a Crossroads in History, Boulder, Westview Presse, 1993, chap. 4 : “Destruction by War and Russification (1941-1985)”, p. 95-119.

  • 8.

    Le territoire correspondait à la moitié orientale de l’actuelle Biélorussie ; la partie occidentale était alors polonaise.

  • 9.

    Sur cette période : Alexandra Goujon, « Le processus de formation d’une opposition politique et nationale en Biélorussie : le Front populaire biélorussien (1988-1991) », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 28, no 1, 1998.

  • 10.

    De plus, à la chute de l’Urss, 26 % de la production biélorusse (le plus fort taux de toutes les républiques de l’Union) étaient exportés hors de la république (à 93 % dans l’Urss).

  • 11.

    Sur les accords d’union entre la Russie et la Biélorussie à la fin des années 1990 : Jean-Charles Lallemand, « De l’Union russo-biélorussienne à l’Union “à trois” avec la Yougoslavie ? » (p. 173-201), dans J.-C. Lallemand (sous la dir. de), « Les confins de l’Otan. L’espace mer Baltique-mer Noire », Nouveaux Mondes, no 9, Genève, Cres/Paris, L’Inventaire, automne 1999, 303 p.

  • 12.

    Alexandra Goujon, chapitre « La transition autoritaire : fondements idéologiques et pratiques politiques » (p. 51-72), dans A. Goujon, J.-C. Lallemand et V. Symaniec (sous la dir. de), Chroniques sur la Biélorussie contemporaine, Paris, L’Harmattan, 2001, 350 p.

  • 13.

    Pour un exposé sur les deux systèmes orthographiques différents de la langue biélorusse constitués dans les années 1930, et perdurant aujourd’hui : Virginie Symaniec, « Biélorussie : langues et politique » (p. 61-80), dans J.-C. Lallemand (sous la dir. de), Nouveaux Mondes, op. cit.

  • 14.

    V. Symaniec, chapitre « Les cultures autoritaires » (p. 207-240), dans A. Goujon, J.-C. Lallemand et V. Symaniec (sous la dir. de), Chroniques sur la Biélorussie contemporaine, op. cit.

  • 15.

    Le meilleur exemple est certainement : Leanid Lytch, Ouladzimir Navitski, Guistoryia Koultoury Belarusi (en biélorusse, Histoire de la culture de la Biélorussie), Minsk, Ekaperspektiva, 1995 (2e éd. 1997, 486 p.).

  • 16.

    Interdit en terres biélorusses, l’uniatisme perdure en terres ukrainiennes jusqu’à nos jours.

  • 17.

    Pour information, le 19 août 2005, le tribunal de la ville de Minsk a interdit l’unique Église calviniste de Biélorussie, suite à un jugement considéré comme politique par le pasteur.

  • 18.

    Pour un exposé historique académique en français sur le grand-duché de Lituanie, inspiré par l’approche nationaliste biélorusse classique : Ihar Lalkoù, Aperçu de l’histoire politique du Grand-Duché de Lituanie, Paris, L’Harmattan, coll. « Biélorussie », 2000, 127 p.

  • 19.

    Les statuts de 1588 ont été abrogés en 1831 et 1840, lorsque l’empereur Nicolas Ier a introduit le Code russe, en deux temps, sur les terres lituano-biélorusses.