Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Les Indépendants, premier parti aux États-Unis ?

avril 2020

Dans un champ politique très polarisé, les élections américaines reposent en partie sur le vote des Indépendants. Que sait-on des préférences de ces électeurs, qui ne se reconnaissent pas dans un parti ?

Comme chaque année bissextile, les citoyens américains vont élire leur président au terme d’un scrutin qui nous tiendra en haleine jusqu’au dernier jour dans le meilleur des cas. L’électorat semble presque parfaitement divisé entre Démocrates et ­Républicains. Si galvaniser sa base partisane est nécessaire pour chaque camp, ce n’est pas suffisant : il ne faut pas qu’une campagne qui mobilise dans son camp effraie au centre.

La polarisation partisane ronge la politique américaine dans un mouvement tectonique que rien ne semble pouvoir arrêter. On pourrait penser qu’elle laisse le champ libre à la création d’un parti centriste qui réunirait les modérés des deux camps, d’autant que l’institut Gallup, par exemple, annonce chaque année que le nombre d’électeurs se déclarant «  Indépendants  » dépasse celui des Démocrates comme des Républicains. Avec plus de 40 % d’Américains se désignant comme tels, les Indépendants seraient-ils le premier parti des États-Unis, une sorte de majorité silencieuse en mal de représentation ? En réalité, ces Indépendants sont une illusion d’optique : ils forment une masse composite et très hétérogène, regroupés sous une étiquette qui masque bien plus qu’elle ne révèle.

Les Indépendants sont en effet ­composés de partisans qui «  penchent  » vers un parti sans s’en réclamer pour autant, des deux côtés, alors qu’entre ces deux groupes de «  crypto-­Républicains  » et de «  crypto-­Démocrates  », on trouve un petit noyau de «  vrais  » Indépendants dont les proportions varient, selon les sondages, entre 7 et 15 %.

Qui se dit Indépendant et pourquoi ?

Quand ils s’inscrivent sur les listes électorales, les Américains doivent s’affilier à un parti dans une majorité d’États, ce qui leur donne accès aux primaires quand elles sont réservées aux membres du parti concerné. Une option est de se déclarer Indépendant. Les sondeurs posent également la question de l’affiliation partisane en proposant généralement de choisir entre Démocrate, Républicain et Indépendant. C’est donc purement déclaratif : pas besoin d’être à jour de cotisation.

Les quelques enquêtes sur la ­composition de la nébuleuse indépendante montrent qu’en plus des ­crypto-­partisans des deux bords, on trouve des «  Indépendants purs  » qui ne penchent ni d’un côté ni de l’autre, ainsi que des Américains en rupture avec le politique, qui sont alors rarement inscrits sur les listes électorales et votent très peu.

Ces typologies mettent en évidence la distance des Indépendants vis-à-vis du politique en général, et des partis en particulier, dans un contexte de déclin de la confiance, notamment envers le gouvernement fédéral. Par certains aspects, cette défiance et cette distance des institutions évoque l’essor des nones, qui ne se reconnaissent plus dans les Églises établies[1].

Pourquoi «  pencher  » vers un parti sans s’en réclamer explicitement ? À la fois par rejet pour l’autre parti, mais aussi par méfiance envers le parti vers lequel on penche et donc plus largement envers les partis. Se déclarer Indépendant est aussi une façon de projeter une image flatteuse de soi, les partisans étant généralement vus négativement. Il s’agit donc en partie d’un geste motivé davantage par la psychologie que par la politique.

Là encore le parallèle avec la religion s’impose : les nones ne sont que minoritairement athées. La plupart sont croyants, beaucoup sont pratiquants (à leur façon) mais refusent l’affiliation à une Église. Dans un cas, c’est une distance avec l’institution ecclésiastique, dans l’autre, avec l’affiliation partisane. D’un point de vue socio­logique, les hommes sont surreprésentés chez les Indépendants, de même que les jeunes, ce qui rappelle à nouveau l’évolution des nones.

Un électorat décisif ?

Les sondages de sortie des urnes laissent penser que le vote des Indépendants est décisif. Ainsi, dans les États de la Rust Belt, autour des Grands Lacs, décisifs en 2016, les Indépendants ont alors penché du côté de Trump, tandis que lors des élections de mi-mandat de 2018, ils ont donné une majorité aux Démocrates. Or ces fluctuations en proportion concernent d’abord l’ensemble des Indépendants et masquent probablement des effets de sous-mobilisation de la composante crypto-Démocrate en 2016 et crypto-Républicaine en 2018. Ces sondages, si précieux pour l’analyse électorale, ne distinguent pas les types d’Indépendants.

Cette année, les partisans des deux bords semblent bien regroupés derrière leur camp. On peut donc penser que ce sont les Indépendants qui feront l’élection. Même si leur faible nombre réel (entre 7 et 15 %, et non 40 %) pourrait suffire à faire basculer un État clé, les Indépendants votent moins que les partisans, et les vrais Indépendants encore moins que les crypto-partisans.

D’un point de vue idéologique, les sondages sont peu éclairants quand ils ne vont pas au-delà de l’étiquette globale «  Indépendants  ». On sait par exemple que s’ils sont plutôt hostiles à Donald Trump, ils n’ont pas été pour autant favorables à sa destitution. Difficile, dans ces conditions, de lire l’opinion dans la perspective de l’élection de novembre. D’autres enquêtes, plus précises mais moins fréquentes, ont mis en évidence que leurs positions sur les questions sociétales étaient plus progressistes que conservatrices, et donc plus alignées sur celles des Démocrates… ce qui n’a pas empêché la victoire de Trump en 2016 !

Le plus frappant est que les Indépendants sont nettement moins bien informés que les partisans des deux camps[2]. Le paradoxe est qu’ils sont convoités comme un électorat à la fois décisif et pourtant plus distant et difficile à intéresser. Quand ils votent, ils se prononcent donc sur la foi ­d’informations plus lacunaires, plus superficielles. Ils sont donc plus susceptibles de croire un discours simpliste, voire fallacieux, et qui ne ­s’embarrasse pas de nuances. Couplé au fait que les Indépendants déclarés sont nettement moins enclins que les partisans à participer à l’action politique (faire campagne en tant que bénévole, planter une pancarte pour un candidat dans son jardin, voire parler politique avec ses voisins), leur déficit informationnel est un signe inquiétant pour le bon fonctionnement d’une démocratie saine.

Négliger les Indépendants, c’est assumer le choix de la radicalité et de l’intransigeance.

Prime aux extrêmes ?

L’étiquette «  Indépendants  » est donc trompeuse : les authentiques Indépendants ne sont pas très nombreux, ils sont moins bien informés et participent moins que les partisans. Pourquoi donc les équipes de campagne dépenseraient-elles des fonds pour les atteindre ? En effet, il semblerait que le rapport coût-bénéfice d’une campagne ciblée sur la base partisane serait moindre et la rentabilité bien moins hypothétique. Dans ce cas, privilégier sa base plutôt que s’efforcer de séduire les Indépendants ne revient-il pas à encourager la polarisation en optant pour un discours et un programme bien plus ­décomplexés ? Une stratégie préférant la base au centre permet ainsi de donner une chance à des candidats qui semblaient instinctivement trop radicaux pour l’emporter. On reste alors dans une logique de primaire, alors que la séduction des Indépendants permettait un recentrage et offrait une prime à la modération, au compromis et au consensus. Négliger les Indépendants, c’est assumer le choix de la radicalité et de l’intransigeance, et une fois au pouvoir, galvaniser l’opposition dans sa propre radicalité, dans une double polarisation infernale car elle s’auto-alimente. Le seul espoir est que les outrances et l’intransigeance finissent par lasser les électeurs les plus modérés. Mais c’est déjà ce que l’on annonçait avant l’élection de Donald Trump. Trois ans plus tard, sans être très populaire, sa réélection est loin d’être exclue.

Notes

[1] - Voir Lauric Henneton, «  Aux États-Unis, l’irrépressible sortie des Églises  », Esprit, novembre 2018, p. 55-58.

[2] - D’après une étude de l’auteur sur une vingtaine de sondages des instituts YouGov, Quinnipiac et Fox, entre octobre 2019 et février 2020.

Lauric Henneton

Maitre de conférences à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, Lauric Henneton est notamment l'auteur d'une Histoire religieuse des États-Unis (Flammarion, 2012), de La fin du rêve américain ? (Odile Jacob, 2017) ainsi que l'Atlas historique des États-Unis (Autrement, 2019).

Dans le même numéro

Le populisme en débat

Peut-on sortir de diagnostics rapides et univoques dès lors qu'il est question de populisme ? Si le mot est partout, sa définition et les jugements qu'il invite sont rarement mis en débat. En s'appliquant à redonner au populisme une profondeur historique, culturelle et théorique, ce dossier, coordonné par Arthur Borriello et Anton Jaëger, demande ce que ce phénomène révèle des dysfonctionnements de la démocratie. À lire aussi dans ce numéro : Notre-Dame dans la littérature, le rapport entre langage et vérité et les voyages d’Albert Camus.