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Vladimir Poutine lors de la cérémonie d’ouverture des XXIV Jeux olympiques d’hiver à Pékin. 4 février 2022
Vladimir Poutine lors de la cérémonie d'ouverture des XXIV Jeux olympiques d'hiver à Pékin. 4 février 2022
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Quand le faux met le feu. Le mensonge politique de Poutine

En temps de dictature et de guerre, le mensonge politique devient une arme. Par son inversion des rôles, il livre parfois le programme du menteur. Mais le travail du mensonge opéré par Poutine a été sapé par la politique américaine de vérité et par la communication de la résistance ukrainienne.

La volonté de Vladimir Poutine de « dénazifier » l’Ukraine comme justification de son invasion est significative de toute une histoire du mensonge politique. En Russie, les héroïques manifestants contre cette guerre et les personnes susceptibles de faire circuler les informations venues du front, journalistes étrangers compris, sont passibles de quinze ans de prison (où la torture est systématique). Le pouvoir russe envisage également de déconnecter Internet. Cette criminalisation de la liberté d’informer démontre l’enjeu, crucial pour un pouvoir criminel, de cacher ses crimes à sa population : une seule version des faits circulera, selon laquelle ce sont « les nationalistes ukrainiens » qui bombardent et massacrent les civils de leur pays. Des séquences vidéo montées de toutes pièces seront abondamment diffusées pour convaincre de cette inversion de la réalité.

L’arme du mensonge

En 1943, Alexandre Koyré écrit : « On n’a jamais menti autant que de nos jours. Ni menti d’une manière aussi éhontée, systématique et constante. » Et d’ajouter : « Le régime totalitaire est essentiellement lié au mensonge. Aussi n’a-t-on jamais autant menti en France que depuis le jour où, inaugurant la marche vers un régime totalitaire, le maréchal Pétain a proclamé : “Je hais le mensonge”1. » Le ton de conviction, le bloc de certitudes plus ou moins délirant ou surjoué du dictateur, qui semble comme connecté à des abîmes sacrés, contribue à la séduction politique de la parole du chef. Certes, pour Koyré, « l’on peut mentir sans ouvrir la bouche », mais, au sein de l’éventail des mensonges possibles, le mensonge politique a ses spécificités. Il renverse l’évidence du paysage des faits avérés, jusqu’à toucher la logique de l’expérience commune, quand il nie par exemple un crime d’agression manifeste. Il fait trembler le sol sous les mots d’une connivence minimale. Tout le paysage des perceptions collectives, notamment celle du passé récent commun, s’en trouve frappé d’instabilité, rendant difficile le sérieux du présent en train d’arriver. En temps de démocratie, ce « sol » est stabilisé par une confiance minimale en un réel partagé, celui qui nous met d’accord sur le feu rouge d’un carrefour, grâce à la liberté d’expression de différentes versions du discours politique, toujours suspect d’être instrumentalisé. Mais en temps de dictature et de guerre, le mensonge politique devient une arme de déréalisation du monde. Depuis le 24 février 2022, le discours de Vladimir Poutine, dictateur désormais en guerre, offre la dernière version du faux guerrier et dictatorial.

Ce mensonge se caractérise tout d’abord par la violente grossièreté du déni. Le président ukrainien y est défini comme « nazi », ce que personne ne peut croire en raison de l’histoire de l’Ukraine depuis la « révolution de Maïdan » en 2014. Comment un tel mensonge peut-il être proféré et cru ? « Les règles sont simples : ils nous mentent, nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, mais ils continuent à mentir et nous continuons de faire semblant de les croire2. » Cette phrase qui circule sur les réseaux (souvent attribuée à Alexandre Soljenitsyne) pointe un mécanisme particulier : il suffit que le mensonge du dictateur soit publiquement proféré pour rendre possible l’action de guerre. Il couvre le crime contre la paix et, à l’intérieur du pays, il s’impose comme la version officielle obligée. Personne n’y croit mais, d’un point de vue tactique, il est suffisant.

Dans les dictatures du xxe siècle, la terreur surtout, mais aussi la candeur, l’intérêt, l’enclavement culturel et une fatigue morale particulière en face de la majesté du tueur au pouvoir et de la répétition dans la durée du faux dans tous les champs sociaux, pouvaient convaincre une large fraction des populations. Au moins en surface : au sein d’un monde déstabilisé où le réel perd sa force de sérieux, son effet de gravité, plus personne ne croit en rien et tout le monde reprend les versions officielles. Ces dernières flottent à la surface de croyances collectives délestées de toute balise. Le mensonge du pouvoir enveloppe alors ceux des prédateurs dans l’espace des vies réelles, démultipliées en gerbes de versions alternatives à tous les niveaux de la criminalité sociale. La loi du plus fort est la matrice de faux social. Au cours des longues dictatures, le mensonge politique du dictateur se fossilise : tout le monde le répète, personne n’y croit, et sa langue de bois flotte au-dessus de l’océan des vérités fabriquées. Cela explique qu’en cas de changement de pouvoir, la même foule fanatisée se retourne magiquement dans l’autre sens, comme en France à la Libération : la vérité d’un moment de bascule historique, comme un grand vent, dissipe les brumes toxiques des mensonges de la dictature déchue.

Quand le dictateur décide d’une guerre, il change son outil et en enfle l’outrance déjà obscène. Mué en propagande de guerre, son mensonge tend à prouver sa vérité par le recours aux exagérations les plus délirantes et convenues. C’est cette outrance qui met le feu aux imaginaires en inscrivant les pires images dans les paroles officielles. C’est elle qui forme le dessein des cruautés vengeresses en retour. Dans notre culture, l’ennemi est un « nazi », faiseur de « génocide », violeur et massacreur de populations civiles etc. Le dictateur russe offre un exemple de mensonge politique de guerre marqué par cette outrance d’une navrante platitude. Nous nous retrouvons dans l’étonnante situation d’avoir deux partis en guerre qui tiennent un même langage : dans un cas, une fabrication grotesque et perverse, dans l’autre, des faits.

L’inversion des contraires

En ces jours de février 2022, à part les Russes fanatiques et les cinglés au post-nazisme cybernétique, personne ne croit au mensonge de surface du dictateur du moment, qui a choisi non seulement la violence criminelle contre la nation ukrainienne, mais aussi de mettre en danger la planète pour arriver à ses fins. La guerre actuelle n’a pour argument que ce vol du lexique consensuel depuis Nuremberg selon lequel l’ennemi, c’est le nazi contre la « démocratie ». Ainsi, le criminel de guerre n’a comme choix d’arguments que ceux de ses victimes ukrainiennes qui, elles, défendent la liberté et la démocratie par leur résistance héroïque. Dans sa reconstruction de toute histoire et réalité présente, le mensonge de surface livre donc en miroir son programme. Il faut donc s’attendre à des scènes où les populations des espaces ukrainiens conquis vont justifier la version des faits du glorieux dictateur et hurler au bonheur de revenir dans le giron de la Russie – pendant que les sbires du FSB, arrivés dans la ville conquise avec des listes de personnes à éliminer, feront leur travail nocturne.

Le mensonge politique, par son renversement des rôles, livre le programme réel du menteur.

Le mensonge du dictateur en guerre, qui tente par le faux d’allumer le feu, use d’un renversement baroque des contraires. Sous la dictature stalinienne, cette inversion permanente du paradis et de l’enfer brouillait le présent du monde. Il s’agit bien d’un « grand mensonge3 » : « L’URSS est le pays du mensonge, du mensonge absolu, du mensonge intégral. Staline et ses sujets mentent toujours, à tout instant, en toutes circonstances, et à force de mentir, ils ne savent même plus s’ils mentent4. »

En 2022, le dévoilement du mensonge poutinien est international, à l’extérieur de la Russie. S’il est classique, dans toute propagande de guerre, d’attribuer à son ennemi les crimes que l’on commet contre lui, la version actuelle pousse jusqu’à l’extrême l’inversion des faits. Il en résulte un chemin vers une vérité au cœur même du mensonge. Ainsi, l’accusation par la propagande russe de projets criminels précis attribués à l’ennemi « nazifié » doit interroger sur leur préméditation en cours au sein des forces militaires russes. Une inquiétante propagande sur la possible guerre chimique que prépareraient les Ukrainiens met donc aussi sur la piste de leur utilisation par l’agresseur. Le mensonge politique, par son renversement des rôles, livre le programme réel du menteur. C’est parce que c’était un thème de la propagande serbe que Roy Gutman a été mis sur la piste des viols systématiques commis pendant le conflit en ex-Yougoslavie5.

Le châtiment de la cuisson

Le mensonge politique du dictateur est toujours adossé à un système de croyances qui, lui, est livré dans sa vérité. Poutine a donné sa vision d’un monde divisé entre un Occident décadent, féminisé et avili par le confort, et un monde russe héroïque, dur et viril, seul garant des valeurs spirituelles. Il a souvent évoqué sa mission d’étendre son « Est » mythologique. Il s’est montré exactement totalitaire dans l’interdiction récente de Memorial6, matrice d’un travail historien qui rend justice aux faits. Les dictatures veulent toujours effacer le passé, tenir l’avenir « pour l’éternité » et fabriquer le présent comme des villages Potemkine.

Curieusement, quand il est sincère, le dictateur n’est pas entendu ! Pourtant, son programme, souvent publiquement explicite, aurait dû inquiéter l’Occident. Le comble du mensonge politique, c’est dire vrai en toute impunité. Le dictateur a souvent déclaré que l’Ukraine n’existait pas, mais quand il l’entoure de son armée si puissante, personne ne croit à une véritable intervention, et on perd un temps fou. Le régime du faux a enveloppé les faits eux-mêmes d’une brume d’irréalité que seule l’extrême violence de la guerre a dissipé. Et le monde entier relit l’histoire criminelle de ce régime depuis la première guerre de Tchétchénie, comme si elle était enfin comprise. Le mensonge déconcertant ne s’oppose pas au vrai, il le mine.

Quand la guerre éclate, totalement inimaginable, gratuite et sidérante, pourtant annoncée par un déploiement militaire gigantesque autour de l’Ukraine depuis des mois (et par l’histoire des guerres criminelles précédentes, et par des discours explicites depuis des années), le retour du mensonge énorme redevient nécessaire au criminel. Il vise à recouvrir la dimension criminelle des choix réels sur le terrain par un récit de guerre inversé, celui d’une guerre « humanitaire ». Personne n’y croit, mais il fonctionne à plein régime, condition nécessaire à l’action. Dans les conflits du xxe siècle, c’est seulement après la défaite du dictateur qu’une justice est rendue aux faits, donc aux victimes.

Mais dans ce début du xxie siècle, nous vivons une forme inédite du rythme de production du vrai et du faux dans cette guerre barbare et insensée. L’extraordinaire résistance ukrainienne détruit chaque jour, en plus des chars russes, le mensonge politique de Poutine, déjà bien abîmé par les informations rendues publiques par Joe Biden. Ils offrent au monde la possibilité d’une plus juste intelligence des faits.

La victoire de la justice rendue aux faits précède celle des armes, voire pourra se maintenir même en cas de première victoire militaire d’un Goliath assassin.

Comme dans un avatar contemporain du chœur des tragédies antiques, le cercle d’une immense réception planétaire fait face, en temps réel, à l’invasion. « Chaque fois que les gens découvrent son mensonge, / Le châtiment lui vient, par la colère accru. / “Je suis cuit, je suis cuit !” gémit-il comme en songe. Le menteur n’est jamais cru7. »

  • 1.Alexandre Koyré, flexions sur le mensonge [1943], Paris, Allia, 1996, p. 7 et 11.
  • 2.Elena Gorokhova, A Mountain of Crumbs: A Memoir, New York, Simon & Schuster, 2011, p. 181.
  • 3.Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant [1938 et 1950], Paris, Champ libre, 1977. Cet opposant communiste yougoslave est arrêté en 1930, puis déporté en Sibérie, où il reste de 1933 à 1936. De retour dans son pays en 1941, il est incarcéré dans le camp de concentration de Jasenovac par le régime croate et pronazi : comme beaucoup d’opposants de l’Europe centrale et orientale, il a subi dans sa chair les deux formes de dictatures du milieu du xxe siècle.
  • 4.Boris Souvarine, « Aveux à Moscou » [1938], dans À contre-courant. Écrits (1925-1939), éd. Jeannine Verdès-Leroux, Paris, Denoël, 1985, p. 336-344. Jacques Perdu commente ainsi : « Chacun a sa vérité qu’il sert par le mensonge. Les statistiques mentent, les rapports mentent ; la Guépéou ment, parce qu’elle doit à tout prix découvrir des coupables afin de justifier de son existence ; les fonctionnaires, les directeurs mentent, parce qu’ils doivent remporter des succès sous peine de sanctions ; les commissaires du peuple mentent, parce qu’il faut cacher la vérité au peuple ; le peuple ment, parce qu’il dit adorer Staline, ce qui n’est pas vrai ; Staline ment, plus que les autres, parce qu’il est en tout plus grand que tous. On ment pour sauver sa vie, et l’adversaire ment pour vous la prendre » (J. Perdu, La Révolution manquée. L’imposture stalinienne [1940], édition établie et présentée par Charles Jacquier, La Rochelle, Sulliver, 1997, p. 2014).
  • 5.Roy Gutman, Bosnie : témoin du génocide, trad. par Michel Valois, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.
  • 6.Voir l’article de Nicolas Werth dans ce même numéro.
  • 7.Alphonse Allais, « Le châtiment de la cuisson imposé aux imposteurs », Le Sourire, 17 février 1900.

Véronique Nahoum-Grappe

Véronique Nahoum-Grappe est anthropologue et ethnologue. Elle a travaillé sur la violence, les rapports entre les sexes, la dépendance (voir notamment Vertiges de l'ivresse. Alcool et lien social, Descartes et Cie, 2010 ; Du rêve de vengeance à la haine politique, Desclée de Brouwer, 1999). Tout en s'intéressant aux lieux de violence et de privation de liberté (camps de réfugiés en ex-Yougoslavie,…

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