© Lisa Ferdinando via Flickr
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Banaliser Trump

L’élection de Donald Trump à une large majorité n’aurait dû prendre personne par surprise, si les Démocrates s’étaient donné la peine de comprendre les motivations du vote républicain. Le trumpisme n’est pas indéboulonnable, à condition de ne plus l’envisager seulement comme un phénomène hors-normes, mais aussi à la lumière de la demande sociale dont il s’est fait l’écho.


Pourquoi n’y avons-nous pas cru ? Telle est la question que nous devrions nous poser à l’heure actuelle – « nous », lecteurs de revues, auteurs, journalistes, universitaires, et autres « élites mondialisées ». Nous nous demandons « comment est-ce possible ? » ou « comment ont-ils pu voter ainsi ? », alors qu’un revirement copernicien est nécessaire : qui sommes-nous pour avoir trouvé une telle issue impensable ? Quels sont les a priori et les habitus qui ont obnubilé notre capacité à y voir clair ? Comment avons-nous pu être si aveugles ?

Donald Trump est donc réélu. Il sera à la fois le 45e et le 47e président, le premier à occuper deux mandats non-consécutifs depuis Grover Cleveland (1885-1889, 1893-1897), tout comme Joe Biden deviendra le premier président depuis Benjamin Harrison (1889-1893) à réaccueillir, à la fin de son unique mandat, celui qu’il avait battu quatre ans auparavant. Mais pour « nous autres », les comparaisons historiques semblent obscènes. Comment pourrait-on expliquer non seulement l’élection, mais le retour d’un personnage que l’histoire semblait avoir condamné si solennellement ?

Du fond de notre ébahissement, un petit moment d’empathie politique serait-il possible ? Après tout, nous sommes loin d’être les premiers, ces dernières années, à nous étonner devant un résultat inattendu. Telle fut la réaction de nombreux supporters de Trump à l'annonce de sa défaite en novembre 2020. Et même si certains trouvent de mauvais goût de le rappeler, c’est cet étonnement – métastasé en colère – qui a motivé les émeutes du 6 janvier 2021. Les États-Unis (et parmi les démocraties dites avancées, ils ne sont pas les seuls) sont devenus un pays dans lequel nombre de citoyens sont devenus incapables d’imaginer les motivations de leurs adversaires politiques. À moins qu’ils ne soient capables de les concevoir que sur un mode complotiste, ce qui revient au même. D’un côté, le « panier des déplorables », les racistes, les violeurs ; de l’autre, les mondialistes-communistes-« woke ».

Peut-être que le deuxième mandat de Trump est exactement le traitement dont une gauche malade a besoin : une occasion de réapprendre à penser le pays dans son ensemble. Plutôt que de s’étonner des fantasmes et délires entretenus par Fox News et les recoins les plus droitiers des réseaux sociaux, ceux qui se disent progressistes deviendront-ils plus conscients des œillères qui façonnent leur propre conception du monde ? Leurs médias préférés, par exemple. Il n’y a pas si longtemps, le New York Times était superbement ennuyeux : ses colonnes de reportage politique étaient nourries par un souci d’objectivité et sur le plan de l’actualité internationale, sa supériorité était incontestée. Mais la « dame grise » (the Grey Lady, comme on l’appelait autrefois) est devenue une sorte de salon virtuel dédié aux dispositions culturelles et au « lifestyle » d’une certaine bourgeoisie américaine. Si on peut toujours y lire des analyses plus ou moins perspicaces sur la situation ukrainienne, on y trouve aussi une abondante prose sur la question pressante des difficultés à obtenir des réservations dans les restaurants à Manhattan1. À la « une », le fait que Trump ait proféré un nouveau mensonge compte comme une « actualité », au même titre que des réflexions flagorneuses sur le parcours de Kamala Harris2. Si on présente ainsi la vie politique de son pays, si on approche la réalité avec de tels parti-pris, comment ne pas s’étonner qu’un personnage comme Trump puisse obtenir un soutien populaire – et ne pouvoir s’expliquer son succès que par la montée d’un irrationalisme en rupture avec toutes les normes sociétales, frôlant le fascisme ?

Le plus juteux, dans cette histoire, c’est que ce sont les Démocrates qui ont permis d’accréditer les propos de Donald Trump. Aux alentours de 2019 et 2020, la gauche américaine était en voie de radicalisation : elle s’est découverte « woke », a soutenu des politiques très favorables à l’immigration, et adopté une sorte de foucaldisme dégradé en demandant que l’on ne finance plus la police… À l’époque, la sénatrice Kamala Harris a surfé sur cette vague. Et depuis ? Le crédit de la gauche progressiste s’est effondré. La candidate Kamala Harris 2.0 est pro-Israël, entend rendre la frontière du sud plus étanche contre l’immigration, et soutient certaines mesures tarifaires. On a appris que cette avocate, fille d’universitaires et habitant à San Francisco, possède un Glock (un pistolet automatique), qu’elle prétend savoir utiliser. Et chacun comprend ces postures : elle devait se modérer « pour pouvoir gagner ». En d’autres termes, même les Démocrates reconnaissent que la population est en phase avec le discours trumpiste. C’est sans doute la pilule la plus amère : c’est Trump – dénoncé pour ces incohérences, son inculture, son indifférence totale à toute réflexion – qui a gagné la bataille des récits.

C’est le pouvoir d’achat, et non l’état de santé de la démocratie qui a motivé de nombreux électeurs.

Tout comme les Démocrates ont échoué dans leur effort de présenter Trump comme une menace existentielle pour la démocratie. Les Américains sont très loin de penser que leur démocratie soit en bonne santé. Beaucoup d’entre eux se méfient profondément des institutions. Mais la fixation sur l’assaut contre le Capitole du 6 janvier 2021, et de façon plus large, sur le refus de Trump de reconnaitre la légitimité des élections de novembre 2020 (Trump ne semblant pas particulièrement préoccupé par la légitimité de celles de novembre 2024), est confinée à un certain électorat démocrate et progressiste ; elle ne semble pas très largement partagée par l’ensemble de la population. C’est le pouvoir d’achat, et non l’état de santé de la démocratie qui a motivé de nombreux électeurs. Et rappelons que beaucoup d’Américains ne trouvent pas que les Démocrates brillent outre mesure dans leur propre défense de la démocratie : Kamala Harris est devenue leur candidate sans passer par l’étape des primaires, et la prédilection des Démocrates pour l’utilisation du système judiciaire pour interdire à certains candidats de se présenter (Trump comme Robert F. Kennedy) met certains électeurs mal à l’aise. Reste à savoir si ces attitudes prouvent que le sort de la démocratie suscite paradoxalement peu d’intérêt démocratique, ou si, au contraire, les électeurs ont une appréciation plus juste de la réalité des menaces qui pèsent sur la démocratie que les journalistes et les universitaires.

Le moment est sans doute venu de banaliser Trump – même si le propos peut surprendre ou paraître immoral. Plutôt que comme une menace existentielle, il faudrait le concevoir désormais comme un candidat qui articule un discours qui résonne pour, et incarne les intérêts d’une part non négligeable – et parfois majoritaire – de la population. Qu’il se fiche royalement de la culture politique de son pays et débite régulièrement des âneries ne veut pas dire qu’il occupe un espace spécial et invulnérable dans le domaine politique. Les prix des produits alimentaires ne vont pas subitement tomber. Les Républicains qui se sont entredéchirés à la Chambre des représentants depuis deux ans ne vont pas soudainement se mettre d’accord. L’électorat ne va pas être subitement converti à l’ultraconservatisme de certains élus Républicains, notamment en ce qui concerne l’avortement. La société civile, le monde des affaires, les avocats et les tribunaux dépendent nécessairement d’un État de droit qui ne va pas être révoqué d’un jour à l’autre parce que le président s’est fâché. Les risques – réels, non fantasmés – que Trump incarnera dans son deuxième mandat seront efficacement abordés si on commence à le considérer non pas comme la somme de tous les maux, mais comme un homme politique ordinaire.

 

 

  • 1. Ruru Kuo, Priya Krishna, Umi Syam, “How to get a Restaurant Reservation in New York” [en ligne], nytimes.com, 27 octobre 2023.
  • 2. Robert Draper, “The World According to Kamala Harris”, [en ligne], nytimes.com, 26 octobre 2024