Quels chantiers de réformes après les promesses de campagne ?


Malgré la popularité intacte du nouveau président, le doute s’est installé, au cours de l’été, sur sa politique économique. Le paquet d’allégements fiscaux avait pourtant joué un rôle décisif pour accréditer la cohérence du programme du candidat et contribuer à sa victoire. Aussitôt celle-ci acquise, les enquêtes d’opinion avaient marqué un bond dans la confiance sur l’évolution de la conjoncture. Mais, dès le mois de juin, l’enchaînement a été moins favorable. Le second tour des législatives, en permettant au PS de se redresser grâce à la dénonciation du projet de Tva sociale, a montré que si l’électorat n’avait plus d’hostilité de principe à favoriser l’enrichissement, il n’était pas pour autant disposé à le financer par des sacrifices pesant sur tous et qu’il n’oubliait pas les promesses faites sur le pouvoir d’achat. La vivacité de cette réaction privait de surcroît le gouvernement de toute perspective de réduction du déficit pour 2008, ce qui ne pouvait que nuire à ses relations avec les autres Européens. La crise américaine, immobilière et financière, a ensuite assombri l’horizon pour tout le monde, mais c’est la France, plus que les autres, qui a subi les révisions à la baisse des prévisions de croissance. Le choc fiscal n’a donc pas eu les effets escomptés, et les réformes de structure reviennent au premier plan à la mi-septembre, celle des retraites et celle de l’État en priorité. Un grand détour social, qui passera aussi par une réforme du contrat de travail pour justifier plus de patience face aux déficits.

On aurait tort, pour autant, de croire que Nicolas Sarkozy entame cette seconde phase comme une session de rattrapage. Il conserve en effet, il a même fait fructifier, un certain nombre d’atouts politiques, idéologiques, rhétoriques qui lui permettent de surmonter les impasses rencontrées par la droite depuis vingt ans et de tenir la gauche à bonne distance.

Le premier avantage est celui de la clarté des objectifs de campagne, essentiellement ceux d’une droite décomplexée, opposables pour longtemps, au nom de la légitimité électorale, aux résistances partielles, corporatistes ou doctrinaires. Tout l’art est ensuite, « l’habileté » selon le mot du président, de faire peser ces bulletins de vote réactivés par d’opportuns sondages pour menacer les opposants d’une victoire totale et leur laisser le bénéfice de quelques concessions : une extension du service minimum à l’école pour la cantonner finalement aux transports terrestres, le non-remplacement d’un départ à la retraite d’un fonctionnaire sur deux pour se contenter d’un sur trois, un décret global d’alignement des régimes spéciaux de retraite sur le régime des fonctionnaires pour ensuite négocier au cas par cas.

Le second atout, qui complète le premier, est celui de l’ouverture. Au lieu de nourrir une hésitation permanente entre le libéral et le social comme le firent les chiraquiens, la droite de Sarkozy, à l’identité réaffirmée, sinon arrogante, s’attache, à différents niveaux, des personnalités de gauche. Il ne s’agit certes pas d’une alliance, d’un compromis programmatique. Mais pas non plus d’un simple recrutement de compétences. L’ouverture renforce la vision d’une rupture avec un immobilisme qui ne date pas de Chirac. Et, de fait, la liste des tabous à lever s’allonge et remonte de plus en plus loin dans le temps. Au regroupement familial de plein droit, remis en cause quand l’actuel président résidait place Beauvau, à la carte scolaire dénoncée pendant la campagne se sont ajoutés la non-appartenance de la France à l’organisation militaire de l’Otan, la Politique agricole commune, le collège unique entre autres, autant de vaches sacrées dont la dénonciation a au moins l’avantage de provoquer le débat chez les élites ou dans les familles. Pour le résumer familièrement, le président se donne deux mérites en forme de circonstances atténuantes : s’il n’obtient pas de résultats, au moins les veut-il plus fortement que n’importe qui (par exemple une croissance de 3 % qu’il ira chercher avec les dents) et si la situation est mauvaise (par exemple la détérioration du commerce extérieur), c’est bien la preuve que le mal est profond et qu’il a raison de ne négliger aucune piste, surtout si celle-ci a déjà été expérimentée à l’étranger.

Une liste de dénonciation des tabous ne constitue tout de même pas une stratégie de réforme et le risque de la situation présente est bien que ses atouts réels (clarté des orientations, animation du débat, habileté à faire rentrer les partenaires sociaux dans le jeu à un niveau plus conforme à leur poids réel) n’aboutissent qu’à une forme d’agitation sans lendemain, jusqu’à l’inévitable plan de rigueur qui recrispera les positions, et dont les franchises médicales sont le premier signe. Or les attentes les plus fortes ne se résument pas à un besoin de mouvement, mais aussi de responsabilité individuelle et d’équité. Le besoin de responsabilité individuelle demeure l’atout maître de la droite, qui nourrit non seulement sa réhabilitation du mérite, mais son inventivité sécuritaire et divise le plus profondément la gauche. Quant à l’équité, elle ne peut se réduire ni à la résorption d’avantages mineurs, ni à leur défense par réflexe. Force est de reconnaître que les propositions de réforme précises qui la feraient progresser (soumission des stock-options à cotisation sociale, incitations négatives aux médecins pour une meilleure répartition sur le territoire, ouverture des professions réglementées) émanent de Philippe Séguin ou de Pierre Méhaignerie.

La gauche s’abaisse en attaques intestines et le PS court le risque, pour la première fois depuis 1971, d’aller aux municipales avec des stratégies d’alliances différentes. François Bayrou gagne en hauteur, en stigmatisant la soumission au modèle dominant (et américain) de l’argent, et perd à nouveau des élus. Le vrai débat, institutionnel et stratégique, pourrait, pour quelque temps, se situer entre Sarkozy et Fillon, puisque le Premier ministre s’est décidé à dire non au président, une première dans la Ve République, à préciser qu’il était un allié, pas un collaborateur du président et qu’il a usé de sa parole rare pour dessiner une priorité.