Au miroir de la téléréalité


Avec l’émission Loft Story en 2001, la téléréalité faisait son apparition sur les écrans français. Désormais reléguée au statut d’antiquité télévisuelle, Loft Story a depuis laissé place à une myriade de programmes du genre, attirant une audience principalement jeune et de plus en plus nombreuse. Huis clos dans des villas de luxe, lutte pour la survie dans des paysages de rêve, concours du plus beau mariage, du dîner le plus réussi… La liste n’en finit plus et les variantes encore à venir semblent pousser le curseur du spectacle de la compétition et du voyeurisme toujours plus loin. Ce phénomène qui ne cesse de s’amplifier, prenant une place prépondérante sur certaines chaînes, nourrit aussi un véritable business, à coups de scandales «  people  » sur les réseaux sociaux et de placements de produits. Que pourraient bien nous apprendre ces programmes, paroxysme de l’artificialité et de la superficialité télévisuelles, sur les inégalités ? Dans une réflexion sur l’intérêt littéraire de la télévision, l’écrivain américain David Foster -Wallace a émis une hypothèse efficace et grinçante. Pour lui, la seule raison d’être de la télévision «  est de réfléchir ce que les gens veulent voir. C’est un miroir. Pas un miroir stendhalien, réfléchissant le ciel bleu et la flaque de boue. Plutôt un miroir de salle de bain, éclairé de dessus, devant lequel l’ado s’inquiète de ses biceps et de son meilleur profil [1]  ».

Règne de l’individu, démocratisation de la célébrité, argent facile, mise en spectacle de soi et de l’intime sont au cœur de ces dispositifs. Les émissions de téléréalité se félicitent d’ouvrir le pré carré des écrans à des «  vrais gens  », qui seraient les doubles cathodiques du public qui se délecte de leurs empoignades, coups de foudre et tactiques d’élimination. Dans les jeux d’enfermement dans des villas de millionnaires, l’existence sociale passe par la domination : séduction intéressée, clashs virulents, mise à l’affiche des maladroits sont quelques-unes des ficelles à disposition des candidats qui doivent tout faire pour sortir du lot. La vie sociale est une jungle où seuls les plus audacieux, les plus stratèges ou les plus -individualistes s’en sortent. Mais ces jeunes gens dont l’identité visuelle se réduit à des corps tatoués, refaits et bodybuildés, ou à leur «  parler-vrai  », cherchent une place au soleil, parsemée de produits de luxe et de clinquant. Passé ce portrait sommaire, notons que ces émissions ne sont elles-mêmes plus que des tremplins momentanés pour alimenter les réseaux sociaux, véritables espaces d’autopromotion et de revenus publicitaires. Si quelques figures ont émergé parmi des centaines de candidats, leur ascension sociale fulgurante n’en reste pas moins circonscrite : bien souvent, des marques de luxe tenant à conserver leur prestige refusent des partenariats avec celles et ceux dont l’image reste celle de «  parvenus  ». Les années ont dissipé les illusions d’un jeu de dupes duquel les premiers candidats ont payé le prix fort (dépressions, drogues, tentatives de suicide) : désormais, la téléréalité est un monde de professionnels qui définissent sciemment leur rôle et entendent en tirer des bénéfices. Plus l’ensemble est scénarisé, plus on revendique les valeurs de franchise et d’authenticité. On grossit les traits : les accents provinciaux, les lacunes culturelles seraient autant de certificats d’une origine populaire à laquelle les candidats tentent de s’arracher tout en permettant l’identification du public. L’idéal est clair : être un battant dans un monde hostile où rien n’est donné. Et ce, en suscitant l’intérêt et l’attachement d’un public travaillé par un désir de reconnaissance : une méritocratie du spectacle de soi et du cynisme assumé prévaut.

Mais le trait commun de ces nombreux dispositifs visuels, qu’ils soient des jeux de survie, de relooking ou de vente d’appartements, est de mettre en scène le quidam tout en donnant le spectacle d’un dépassement de soi ou des autres. Même les instants de solidarité, dans une émission comme Koh-Lanta où l’on tente de s’adapter à la vie sur une île déserte, ne sont qu’éphémères, un moyen en vue d’une fin : la victoire solitaire d’un aventurier. Dans une quête de l’«  authentique  », les expériences sociales se multiplient : le spectateur assiste à des scènes de famille violentes de parents dépassés par leurs ados, à la détresse affective d’agriculteurs ou encore au grimage de patrons se mêlant à leurs employés. Le message enrobé par le pathos de musiques, de séquences accélérées et de voix off semble bien souvent le même : «  Réjouissez-vous, il y a pire que vous.  » Car quoi qu’il en soit, le spectateur préserve toujours le privilège du jugement et du regard portés sur celui qui lui est livré en pâture. La télévision, dans le rôle factice de témoin et d’auxiliaire bienveillant, réduit les inégalités à un sort, à une destinée individuelle que l’œil de la caméra éclaire un instant pour l’offrir au voyeurisme de chacun. Les protagonistes deviennent, au choix, des personnages voués à l’admiration ou au mépris, quand ils ne sont pas les sujets d’une vivisection spectaculaire, isolés du reste de la société et de leur milieu le temps d’un quart d’heure warholien : déchéance ou succès, tout répond à l’implacable injonction : «  Qui veut, peut.  »

Nicolas Léger

 

[1] - David Foster Wallace, Un truc soi-disant super auquel on ne me reprendra pas, trad. par Julie et Jean-René Étienne, Paris, J’ai lu, 2018, p. 49.