Galileo, let me go !


Il me semble parfois que les grands écrivains n’inventent rien. Ils répètent. Mais, en répétant un mot courant d’une certaine façon, ils nous confrontent au réel, à ce bord de la table qui ressemble au reste de la table, mais qui n’en est pas moins sa limite. L’œuf en sait quelque chose. S’il y roule, il tombe de haut et se casse.

Dans un des romans de Philip Roth, le narrateur raconte qu’étant venu le chercher au terrain de jeu, son père lui a reproché, à lui et à ses camarades, de toujours crier lorsqu’ils jouent. «  Pourquoi ne pouvez-vous pas vous amuser dans le calme ?  », voulait-il savoir. «  Pourquoi faut-il toujours que vous criiez ?  » Le narrateur conclut qu’en écrivant, il était sans doute à nouveau en train de crier inutilement. Récemment, une étudiante m’a raconté qu’il existe une campagne américaine pour la cause de l’avortement qui s’appelle Shout Your Abortion! («  Crie ton avortement à tue-tête, crie-le sur les toits !  »). En entendant ce mot shout, la phrase de Roth m’est revenue : «  Pourquoi faut-il que vous criiez ?  »

La politique d’une telle expression (furiosa) de soi m’interpelle. Oui, bien sûr, chacun de nous est un Galilée qui se sent perçu comme un extraterrestre, un Amadeus incompris de ses divers Salieri, un chaman qui rêve de faire son pèlerinage à Burning Man, mais quelle politique en tant que politique pour nous, individualistes de gauche ?

«  Pourquoi faut-il toujours que vous criiez ?  »

Pourrions-nous, héritiers de Galilée, apprendre quelque chose en relisant une histoire des manœuvres politiques auxquelles il a dû lui-même faire face ? L’historien des idées Mario Biagioli raconte l’un de ces épisodes (1611-1613) pour montrer que la politique, c’est-à-dire la rivalité pour des avantages socio-économiques, peut heurter des démarches dont la société bénéficierait pourtant à long terme[1]. Ainsi, afin de préserver leur identité sociale et professionnelle, les universitaires du temps de Galilée ont refusé d’apprendre à lire la langue des mathématiques dont ce dernier faisait usage pour décrire la flottabilité. N’étant ni éduqués ni payés pour faire de nouvelles découvertes, dans une lettre signée «  Les universitaires anonymes  », ils poussent ce cri d’alarme à l’idée qu’il devienne leur collègue : «  Il n’est plus temps de plaisanter… Sans agiter de drapeau, Galilée avance contre la forteresse jusqu’à présent jamais conquise de notre doctrine [aristotélicienne].  » Par la suite, cherchant à détruire sa crédibilité, ils en viennent à ­l’accuser de «  narcissisme intellectuel  » et d’une «  soif absurde pour les découvertes  ». Bien que Galilée vît leur refus d’un dialogue de bonne foi comme un manque d’éthique, Mario Biagioli évoque sa diplomatie dans ses communications avec eux.

Les universitaires qui s’opposaient aux méthodes de Galilée étaient des fonctionnaires qui craignaient, tôt ou tard, d’être forcés de lui céder leurs étudiants et le contrôle du cursus scolaire, perdant ainsi leur autorité, leur prestige, mais aussi éventuellement leur poste d’enseignant. N’ayant jamais été foncièrement épistémo­logique, cette querelle est exemplaire du sabotage des valeurs humanistes par les intérêts politiques.

Il y a peut-être eu, de tout temps, des tensions entre les fonctionnaires et ceux qui refusent leurs procédures. Dans un livre d’entretien avec Bill Moyers, Joseph Campbell suggère que «  la différence entre un prêtre et un chaman est qu’un prêtre est un fonctionnaire alors que le chaman est quelqu’un qui a eu une expérience. Dans notre tradition, c’est le moine qui part à la recherche de l’expérience, tandis que le prêtre, celui qui a étudié, sert la communauté [2]  ». Répétant les propos d’un ami ayant assisté à un colloque international sur les pratiques méditatives des prêtres, Joseph Campbell soutient que les moines catholiques n’ont aucun problème à comprendre les moines bouddhistes, et que ce sont les prêtres des deux religions qui ne se comprennent pas. Cette distinction entre moines et prêtres, chamans et politiques, civils et fonctionnaires, pourrait nous être utile, à nous, les X people comme nous appelle Paul Fussell[3]. Nous qui nous revendiquons des rébellions des années 1960 et qui sommes, bien que «  non victorieux, invincibles [4]  ».

En tout cas, ce qui est sûr, c’est qu’il nous faut, comme le dit si bien Rilke dans une de ses Lettres à un jeune poète, nous en tenir à ce qui est difficile, c’est-à-dire accepter la solitude des situations paradoxales et d’une éthique complexe, accepter la solitude du moine-promeneur solitaire-chaman, tout en évitant de nourrir le drame latent entre les fonctionnaires du quotidien et nous.

Peut-être que seule la gauche peut vraiment critiquer la gauche à bon escient. J’ai repensé à cette logique la semaine dernière quand j’ai entendu, à un repas d’anniversaire chez des amis, une chanson du groupe 21 Pilots. «  C’est une chanson qui critique la chanson contemporaine  », m’a fait remarquer l’hôte, un musicien. Et il a arrêté la musique pour me répéter les paroles :

I wasn’t raised in the hood

But I know a thing or two about pain and darkness

If it wasn’t for this music, I don’t know how I would have fought this

Regardless, all these songs I’m hearing are so heartless

Don’t trust a perfect person and don’t trust a song that’s flawless, honest

(Je n’ai pas été élevé dans le ghetto

Mais je sais ce que c’est que de souffrir et de broyer du noir

Sans la musique, je ne sais comment je m’en serais sorti

Quoi qu’il en soit, toutes ces chansons que j’entends sont sans âme

Crois-moi, ne mets pas ta confiance en une personne soi-disant parfaite ou une chanson sans défaut.)

Il m’a confié à quel point il trouvait que les paroles de cette chanson étaient un don du ciel pour qui y prêtait vraiment attention. Il aimait le fait inattendu que les deux musiciens du groupe soient issus d’une ­communauté chrétienne[5], de cette culture des mega-churches si souvent stigmatisée au sein de la gauche américaine.

Nul doute qu’en écrivant ce texte, je crie aussi. Un cri peut-il en critiquer un autre ?

 

[1] - Mario Biagioli, Galileo, Courtier, Chicago, University of Chicago Press, 1993.

[2] - Joseph Campbell et Bill Moyers, The Power of Myth, New York, Doubleday, 1988.

[3] - Voir Paul Fussell, Class: A Guide Through the American Status System, New York, Touchstone, 1983.

[4] - La phrase est de E. M. Forster.

[5] - L’Église Five-14, dont le nom fait référence à Mathieu 5:14 : « Sois une lumière pour le monde ! »