Crédit : Canva
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Libres sur TikTok ?

Si le blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie est problématique à bien des égards, la conception de la liberté d’expression promue par les plateformes, où chacun peut s’exprimer à sa guise mais se voit proposer ce que l’algorithme a sélectionné pour lui, prive l’utilisateur de sa liberté.


Le 15 mai 2024, le Premier ministre ordonnait, « en vertu des pouvoirs dont il dispose en cas de circonstances exceptionnelles1 », le blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie. Appelé à statuer sur la légalité de cette décision par la Ligue des droits de l’Homme, le Conseil d’État rendra l’un de ces arrêts dont la seule existence borne l’étendue des pouvoirs de l’exécutif.

Si cette décision devait constater la légalité d’un tel blocage, elle signerait une nouvelle progression du champ de la théorie des circonstances exceptionnelles – théorie, selon nous, contraire aux principes de notre État de droit2. Nous la regretterions. Si elle devait au contraire le censurer, nous nous en satisferions. Mais cette satisfaction se ternirait sitôt la décision dénaturée par les prédicateurs de l’idée selon laquelle les plateformes, proposant à leurs utilisateurs de faire à l’infini des vidéos courtes choisies pour eux par des algorithmes, garantiraient la liberté de la personne et les droits de l’individu au seul motif d’offrir en parallèle à chacun la possibilité de s’exprimer à sa guise.

Un monde livré à domicile

Loin de constituer une rupture, ce modèle n’est qu’une nouvelle manifestation de l’entreprise de dépersonnalisation résultant du phénomène de ce que Günther Anders appelle « livraison du monde à domicile ». Anders estime que lorsque le monde est livré à domicile, l’individu cesse d’aller vers lui pour en faire l’expérience : attendant qu’il vienne à lui, il ne fait plus que le consommer. Le monde retransmis devient ainsi une marchandise, au point d’en acquérir les propriétés : il nous est rendu familier, est taillé à notre mesure. Les images d’individus, de choses, de situations et d’événements nous étant parfaitement étrangers nous sont ainsi présentées comme s’ils nous étaient familiers, intimes. Anders, qui désigne ce procédé par la notion de « familiarisation du monde », estime qu’il permet de dissimuler la distanciation qui s’opère entre le consommateur et le monde réel à mesure qu’il s’en éloigne pour en consommer les représentations. Progressivement, le Tout que constitue l’ensemble de ces images finit par prendre la place de la réalité aux yeux du consommateur et, plus gravement, par se faire passer pour elle.

Un ensemble d’images retransmises n’est jamais la réalité. Même uniquement constitué d’images objectivement véridiques, il ne peut être autre qu’un ensemble représentant certains aspects de réalité au détriment de nombreux autres. Loin de se borner à retransmettre la réalité, toute image, même objectivement véridique, la fragmente et y isole ce qu’elle y estime être important, rendant le reste superflu. Cette opération traduit nécessairement l’opinion de qui la fixe sur la réalité retransmise, de même que son choix dans la manière de la représenter. L’image est donc un jugement, mais qui n’en prend pas la forme, faisant par là même oublier sa nature. En jugeant à la place du consommateur, en lui livrant un jugement arrêté, l’image le soulage d’un travail qu’il n’a plus à effectuer par lui-même. Mais en l’habituant à renoncer à juger par lui-même, sans même qu’il ne s’en aperçoive dès lors qu’il ne peut s’empêcher de prendre le jugement livré pour la réalité même, l’image l’asservit. Ainsi que l’exprime Anders : « Le jugement transformé en image renonce à sa forme de jugement afin de faire croire au consommateur qu’on ne veut rien lui faire croire3. »

Anders considère que ceux qui nous livrent l’image du monde la confectionnent de manière à conditionner notre comportement dans le monde réel. Conçue comme un ensemble de stimuli auxquels les réponses nous sont fournies, la représentation joue le rôle d’un moule préexistant et conditionnant l’entendement, le sentiment et le comportement dans le monde réel. En procédant à une confusion totale entre réalité et représentation chez le consommateur, celui-ci finit, lorsque le monde se présente réellement à lui, par n’y voir plus que les stimuli qu’on lui a appris à y voir, et à y réagir en conséquence. Loin d’être libre, il est alors entièrement asservi.

La volonté privée d’autonomie

Ce raisonnement nous semble pouvoir être appliqué au modèle que nous visons. On pourrait, d’emblée, nous objecter que l’application calquée sur lui ne serait qu’un moyen que l’on ne devrait pas juger indépendamment des fins en vue desquelles il serait mis en œuvre. Face à cette objection, nous reprendrons la réponse d’Anders, à savoir que « ce qui nous mobilise et nous démobilise, ce qui nous informe et nous déforme, ce ne sont pas seulement les objets retransmis par le “moyen” mais les moyens eux-mêmes, les instruments eux-mêmes qui ne sont pas de simples objets que l’on peut utiliser mais déterminent déjà, par leur structure et leur fonction, leur utilisation ainsi que le style de nos activités et de notre vie, bref, nous déterminent4 ».

Le modèle que nous mettons en cause est de ces instruments. D’abord par le format des vidéos qu’il impose. Du fait de leur courte durée, celles-ci ne peuvent retransmettre d’images de la réalité autrement qu’en en isolant des fragments extrêmement limités. Ces vidéos ne peuvent donc exister autrement que comme des jugements sommaires, faits – lorsqu’elles ne sont pas purement fictives – de « vérités partielles ». Ne nous méprenons pas : la problématique réside moins dans la diffusion des jugements sommaires, auxquels la liberté d’expression laisse toute leur place, que dans le fait qu’ils soient construits pour être perçus comme étant la réalité.

La problématique réside moins dans la diffusion des jugements sommaires, auxquels la liberté d’expression laisse toute leur place, que dans le fait qu’ils soient construits pour être perçus comme étant la réalité.

Ensuite, car loin de se borner à livrer les seuls contenus auxquels l’utilisateur choisit de s’abonner, ce modèle procède à une livraison infinie de vidéos qu’un algorithme sélectionne à sa place. Sans même qu’il ne s’en rende compte, l’utilisateur se trouve ainsi privé de tout choix dans les contenus auxquels il est exposé. Empêché du moindre effort intellectuel, il reste toutefois maintenu dans une illusion de contrôle grâce au dernier fragment de responsabilité que l’on consent à lui laisser : la faculté de mouvoir mécaniquement son pouce. Anders nous indique que « ces puissances livrent leurs images, mais ne disent rien de la finalité de ces opérations ». Nous y sommes. L’algorithme livre un ensemble d’images au consommateur, sans que celui-ci ne connaisse ni sa structure, ni son fonctionnement, ni la finalité en vue de laquelle il a été développé.

En tolérant que des algorithmes puissent orienter nos comportements sans que nous sachions vers quoi, nous avons consenti un pouvoir considérable à ceux qui les mettent en œuvre. Influençant directement l’autonomie de la volonté des individus, ce pouvoir atteint déjà les fondements de nos démocraties. Car si les finalités poursuivies par les algorithmes peuvent se borner à l’influence des comportements dans une logique consumériste5, elles s’étendent désormais à des fins d’ingérence, de déstabilisation et d’influence sur les enjeux politiques et géopolitiques. Ce pouvoir est d’autant plus dangereux que sa critique a été rendue particulièrement délicate. En permettant à chacun de diffuser à tout moment sa pensée immédiate au monde entier, ce modèle a su devenir indispensable à l’exercice contemporain de la liberté d’expression. De la légitimité conférée par ce statut a découlé une forme d’identification de la liberté de l’usager au moyen de son exercice : toute tentative de limiter le moyen est rapidement identifiée à une limitation de la liberté d’expression des utilisateurs. Il est indispensable de sortir de cette ambiguïté : la critique du fonctionnement d’ensemble du modèle que nous décrivons n’est pas identique à la censure de contenus qu’un gouvernement ne tolérerait pas.

Les considérations discutées mettent notre existence collective face à une problématique majeure. Notre démarche se borne à tenter d’en brosser l’esquisse. Elle n’a pas la prétention d’y fournir de réponse immédiate. Il nous semble toutefois certain qu’un élargissement des pouvoirs conjoncturels du pouvoir exécutif en période de crise n’en constitue pas une, de même que toute autre voie dans laquelle l’exécutif aurait seul sa part à jouer. Reste donc à la représentation nationale de s’en saisir. Nous ne pouvons que l’y inviter.

  • 1. Conseil d’État, 24 septembre 2024, n° 494511.
  • 2. Voir par exemple sur ce point, Raymond Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’État, Paris, CNRS Éditions, t. I, 1920, p. 489 et suiv., § 164.
  • 3. Günther Anders, « Le monde comme fantôme et comme matrice. Considérations philosophiques sur la radio et la télévision », dans L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle (1956), trad. Christophe David, Paris, Éditions de l’encyclopédie des nuisances/Éditions Ivrea, 2002, p. 184.
  • 4. Ibid., p. 119.
  • 5. Voir Anne Alombert, Schizophrénie numérique. La crise de l’esprit à l’ère des nouvelles technologies, Paris, Allia, 2023.