Le futur des émotions de Eva Illouz

Dans son dernier livre, Eva Illouz démontre que les émotions représentent le dernier terrain de conquête du capitalisme, qui les reconfigure au point de transformer notre intériorité.


De livre en livre, Eva Illouz décrypte avec finesse un domaine qui lui est propre : la sociologie des émotions. Elle explore avec brio comment le capitalisme instrumentalise les émotions omniprésentes dans les nouveaux dispositifs technologiques. Longue interview de qualité, La civilisation des émotions (Seuil, 2025) exposait un référentiel qu’elle prend soin, à présent, d’actualiser. Aux côtés de Barthes, Baudrillard, Bourdieu, elle en appelle à Max Weber pour dire une modernité au travers des lunettes du sentiment amoureux, rappelle avec Theodor W. Adorno combien l’amour est mutilé, et convoque Adorno et Horkheimer pour souligner combien la raison instrumentale surdétermine nos affects.

Au-delà des multiples intérêts de l’autrice, l’essentiel de son travail porte sur « les façons dont la vie intérieure rencontre la modernité politique, économique et culturelle. (…) Comment les institutions de la modernité transforment-elles et habitent-elles notre intimité ?1 » Telle est la question centrale abordée par Le futur des émotions – initialement une conférence présentée à la maison de la littérature de Stuttgart, en février 2025.

Tout au long de son exposé, la sociologue examine comment un « double mouvement de production et de consommation du moi (sa « prosommation  »2) est au cœur du changement profond de la culture et des identités, dans l’ensemble des démocraties occidentales depuis la fin des années 1960. » Le nouveau stade du capitalisme se laisse caractériser par une émotionnalisation inédite : « Si le capitalisme industriel consistait à tirer du sol les matières premières ensuite transformées dans ses diverses filières pour produire des biens, le techno-capitalisme extrait du moi une valeur produite et consommée par le moi lui-même, constituant ainsi le sujet techno-capitaliste. »

Le techno-capitalisme extrait du moi une valeur produite et consommée par le moi lui-même

L’odyssée du sujet techno-capitaliste, moi émotionnel pris dans les rets de l’économie, de la culture et du technologique, est retracée en quatre temps passant en revue respectivement la coproduction des émotions et des nouvelles technologies, l’économie des techno-émotions, les émotions de science-fiction et les effets sociaux des techno-émotions.

Le premier chapitre analyse cinq modes de coproduction des émotions et des nouvelles technologies. Il insiste sur le « mimétisme qui structure la relation entre la technologie numérique d’un côté et les émotions et les interactions interpersonnelles de l’autre », comme l’illustre l’emploi des émoticônes, gifs et stickers ou encore des réseaux sociaux.  Eva Illouz démontre que la pratique de l’Internet « produit des techno-emodities3, des marchandises émotionnelles qui sont fabriquées par la technologie. » Elle souligne combien « la force de ces plateformes repose sur la prosommation émotionnelle : l’utilisateur produit son propre moi positif en consommant une application et ses techniques. » Au final, comme illustré par les jeux vidéos, « le virtuel  », vécu comme une prolongation ou un reflet de la réalité et non comme un univers distinct et séparé,  « est une forme de construction du réel à l’aide des émotions ». 

Le deuxième chapitre montre à quel point c’est l’engagement émotionnel des utilisateurs qui structure « le capitalisme émotionnel contemporain, en générant des valorisations sans précédent. » D’où l’importance de l’analytique des émotions et de la personnalisation à outrance des multiples dispositifs numériques, y compris dans le domaine des applications de bien-être. Pour notre autrice, l’ensemble de ces pratiques est révélateur de logiques nouvelles, articulées sur le même principe :« la subjectivité s’inscrit désormais au cœur des mécanismes de production de la valeur. » Émerge ainsi un moi quantifié et standardisé à outrance, qui témoigne d’« une transformation majeure du rapport de soi à soi. L’introspection verbale est remplacée par des représentations numériques du moi. » De fil en aiguille, « le sujet émotionnel est donc à l’exacte interface de l’économique et du numérique : il est l’agent de la prosommation (générant de la valeur au moment où il s’autoconsomme) et devient le théâtre de la performance de lui-même via la technologie. »

Après avoir consacré un chapitre à la science-fiction, tout particulièrement à la série Netflix Black Mirror, le livre rappelle dans le chapitre conclusif sa thèse centrale : « les émotions sont le carburant du techno-capitalisme qui, en retour, bouleverse leur syntaxe. » Eva Illouz étudie alors les conséquences du façonnement machinique des émotions produit par l’exploitation capitaliste des subjectivités, soit : le dépérissement de l’expérience, une solitude comme nouvelle condition humaine et le remplacement de la réalité par une authenticité donnée en spectacle – monde alternatif constitué de post-vérités. « Ce qui se perd donc, c’est la médiation symbolique qui crée un rapport au monde réel, laissant le sujet nu face à son magma émotionnel. » Le mot de la fin à la fois dénonce et lance un appel : « Nous n’avons jamais autant été des sujets. »

  • 1. Eva Illouz, La civilisation des émotions. Entretiens avec Elena Scappaticci, Paris, Seuil, 2025, p. 61.
  • 2. Eva Illouz emprunte ici à Alvin Toffler (Choc du futur, Denoël, 1970) : contraction de « consommation » et de « production », la « prosommation » consiste à produire de la valeur à partir de la consommation d’un bien.
  • 3. Contraction de « emotion » et de « commodity » (« bien », « marchandise »).
Gallimard, Connaissances, 2026
128 p. 10 €