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New York en 1950 | Flickr
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Dans le même numéro

L’écriture du monde. Albert Camus, l’Amérique et la mer

Dans ses Journaux de voyage, Camus emmène ses lecteurs vers des « pays de liberté ». Cette écriture du monde témoigne d’une attention à la vie, dont la mer est le symbole sensible.

Il y a soixante ans disparaissait Albert Camus dans l’accident de voiture qui coûta la vie également à son ami Michel Gallimard, tandis que Janine et Anne Gallimard en sortirent indemnes. Cette existence brisée par un fléau moderne, qui allait révéler, décennie après décennie, son caractère massif et implacable, sembla figer l’écrivain dans l’inachèvement indépassable de son œuvre. Pourtant, par la volonté de sa femme Francine Camus, puis de ses enfants Jean et Catherine, et grâce au soutien de son principal éditeur, Gallimard, des écrits majeurs furent révélés et édités après sa mort, contribuant à faire vivre une figure de son temps comme du nôtre. Ces éditions posthumes concernaient d’abord ses « cahiers », comme il dénommait ce journal intime, politique et littéraire tenu dès sa prime jeunesse à Alger et auquel le public put accéder à partir de 1962 dans la célèbre collection «  Blanche  » sous le titre de Carnets[1]. Suivirent en 1978, à l’initiative de Roger Quilliot, l’édition des Journaux de voyage, appendice des « cahiers », composés lorsqu’Albert Camus voyagea en Amérique du Nord (1946) et en Amérique du Sud (1949), l’amenant à des traversées transatlantiques qui l’inspirèrent beaucoup[2]. En 1994, ce fut l’événement de la révélation du Premier Homme, un manuscrit sur lequel il travaillait au moment de sa mort et qui devait le ramener au sommet de la littérature contemporaine après l’une de ses grandes pages, La Peste, en 1947.

Tous ces écrits, qui démontrèrent l’ampleur et la profondeur d’une écriture en cours d’Albert Camus, avaient un point commun, celui d’emmener le lecteur vers des contrées géographiques autant qu’histo­riques et politiques, ce que nous avons choisi d’appeler des « pays de liberté[3] ». Cette écriture du monde que nous propose Albert Camus ­s’exprime notamment lors de ses voyages en Amérique et de ses traversées des mers et des océans. On lit une attention à la vie, à la nature, aux sociétés, qui n’est pas une révélation pour les spécialistes d’Albert Camus. Elle mérite en revanche d’être communiquée à un plus large public tant l’écrivain demeure en phase avec des réflexions très actuelles.

Découverte de l’Amérique

Albert Camus accomplit au cours de sa brève existence deux voyages transatlantiques, celui qui le mena entre juin et août 1949 de Rio de Janeiro à Santiago du Chili en passant par São Paulo, Porto Alegre, Iguape, le Río de la Plata, Montevideo, Buenos Aires, et celui qui, de mars à mai 1946, le fit gagner la côte ouest des États-Unis et le Québec[4]. Ce voyage-ci, comme celui d’Amérique du Sud, fut réalisé à l’initiative des services culturels français dans ces différents pays. Aux États-Unis, Claude Lévi-Strauss, à l’époque conseiller culturel à New York, se chargea de l’organisation du séjour d’Albert Camus – celui-ci honorant d’autres invitations, dont celle de l’épouse de son éditeur américain Blanche Knopf, qui publiait au même moment la traduction de L’Étranger, et celle de Justin O’Brien, directeur du département de langues romanes de l’université de Columbia. À New York, il retrouva également son ami, l’anti­fasciste italien et ancien ­combattant des Brigades interna­tionales Nicola Chiaromonte, qu’il avait aidé à s’exfiltrer d’Algérie sous administration de Vichy pour gagner le Maroc puis les États-Unis[5]. Il collaborait à la Partisan Review et publia, alors que Camus était sur le sol américain, un long compte rendu de L’Étranger dans The New Republic[6].

Si les deux voyages différaient beaucoup en raison des sociétés et des nations qu’il rencontra, beaucoup de points communs émergèrent, comme l’étonnement devant l’immensité des paysages et la puissance de la nature qui « mangera un jour les fragiles décors surélevés dont l’homme essaie de s’entourer », faisant éclater « la vérité du Brésil[7] ». L’impression d’une ville sans fin le saisit à New York, alors que des pluies diluviennes coulaient inlassablement « entre les hauts cubes de ciment ». Il craignait de ne pouvoir se délivrer de ces prisons de ciment, « sans l’espoir d’une colline, d’un arbre vrai ou d’un visage bouleversé[8] ». Il sut résumer d’une formule ses impressions, les premières se confirmant au terme du voyage nord-américain : « Le cœur tremble devant tant d’admirable inhumanité[9]. »

La dureté des régimes politiques le révolta aussi, l’état de dictature régnant au Sud mais aussi les restrictions de la liberté au Nord. Il en fit personnellement l’expérience, tant les actes de censure le frappant en Argentine que ­l’accueil des services de l’immigration à son arrivée aux États-Unis, retenu de nombreuses heures en raison du fichage politique dont il faisait l’objet. Il fut suivi en permanence par un agent du FBI, James E. Tierney, dont le rapport détaillé fut considéré comme équilibré[10].

Ses journaux de voyage racontèrent la chronique des séjours faits de conférences, de causeries sur les campus, de rencontres avec des journalistes et des intellectuels, d’obligations mondaines, de sorties culturelles et d’événements typiques. Camus consignait ses étonnements avec une forme de distance qui se brisa rarement, surtout en Amérique du Nord. Un dimanche à Manhattan, au retour d’une visite à Staten Island, il dîna avec Chiaromonte et le traducteur Lionel Abel, respirant « pour la première fois dans un lieu où je rencontre la vraie vie pullulante et mesurée que j’aime ». Ce fut une autre fois la découverte nocturne du quartier de Bowery, « où de très vieilles chanteuses viennent se produire dans un décor de “saloon” devant un auditoire misérable […]. Oui, une nuit étonnante[11] ».

Mais Camus ressentit aussi de l’indifférence pour les États-Unis, constatant que sa curiosité pour cette nation venait de cesser d’un coup au beau milieu de son séjour sur la côte ouest, parce que son cœur avait cessé de parler. Cela ne ­l’empêchait pas d’être en mesure de présenter « la défense et l’apologie » de ce pays, d’« en reconstruire la beauté ou l’avenir ». Et il le fit souvent avec une grande justesse dans les évocations, saisissant la magie du mouvement qui animait New York[12]. Son approche poétique des lieux éclatait comme à la vue du Riverside le long de l’Hudson ou à la rencontre de la douceur des soirs sur les vastes pelouses de la capitale fédérale : « Dans les cent mille arbres de la ville, un million d’oiseaux saluent l’apparition de la première étoile, au-dessus de la pyramide de Washington et dans le ciel encore clair, alors que des créatures aux longues jambes arpentent les chemins d’herbe dans la perspective des grands monuments, offrant au ciel un moment détendu leur visage splendide et leur regard sans amour[13]. »

Sensible aux scènes de beauté, Albert Camus n’en était pas moins frappé par la misère qui pouvait régner dans les villes américaines et la discrimination raciale qu’il nomma, avec les mots de son temps, mais sans préjugés, « la question nègre ». Celle-ci exigeait ainsi qu’un fonctionnaire français d’origine martiniquaise en mission à New York n’ait d’autre choix que de loger à Harlem : « Vis-à-vis de ses collègues français, il s’aperçoit pour la première fois qu’il n’est pas de la même race. » Observation contraire, corrigeait-il aussitôt : « dans le bus, un Américain moyen se lève devant moi pour céder sa place à une vieille dame nègre[14] ».

Sensible aux scènes de beauté,
Albert Camus n’en était pas moins frappé par la misère
qui pouvait régner dans les villes américaines et la discrimination raciale.

Découvrir l’Amérique l’amenait à repenser l’Europe, particulièrement quand il voyagea aux États-Unis, qui se rapprochaient beaucoup d’elle. Mais les différences étaient criantes aussi et elles faisaient mieux comprendre d’où il venait, à quoi il appartenait. « Ce grand pays calme et lent. On sent qu’il a tout ignoré de la guerre. L’Europe qui avait des siècles d’avance dans la connaissance vient d’en prendre quelques autres, en quelques années seulement, dans la conscience[15]. » À Louis Germain, il rapporta que son voyage en ­Amérique lui avait beaucoup appris : « c’est un grand pays, fort et discipliné dans la liberté, mais qui ignore beaucoup de choses et d’abord l’Europe[16] ». Il se fit même plus catégorique encore en 1952 dans L’Homme révolté: « Mais la jeunesse du monde se trouve autour des mêmes rivages. Jetés dans l’ignoble Europe où meurt, privée de beauté et d’amitié, la plus orgueilleuse des races, nous autres méditerranéens vivons toujours de la même lumière[17]. »

Ces deux voyages outre-Atlantique ancrèrent Camus dans de nouvelles certitudes, renforçant sa dimension d’homme libre, en particulier celle de refuser à l’avenir de se produire dans les tournées de conférences. Il consentit à de rares occasions, comme plus tard en Grèce ou en Italie, à se prêter à ce qu’il vivait au mieux comme une comédie, au pire comme une aliénation. Pour autant, des relations se nouèrent, indissolubles, empreintes d’une confiance absolue pour des groupes d’hommes et de femmes qui le comprenaient mieux que lui-même. Patricia Blake, jeune rédactrice au magazine Vogue, rencontrée à l’Institut français, qu’il aima toute sa vie, l’universitaire Germaine Brée, spécialiste de Marcel Proust, qu’il retrouva à Bryn Mawr pour une conférence le 29 avril et chez qui il résida, ou encore Konrad Bieber, à qui il adressa en 1954 pour son livre sur les écrivains résistants français, une lettre-préface d’une grande acuité sur les héritages complexes de la lutte contre le nazisme.

En août 1959, Robert Ronald Spector, professeur de littérature anglaise à Long Island University, lui adressa un long questionnaire en vue d’une interview destinée à un numéro de la revue Venture qui portait sur la France. Postées de Lourmarin le 20 décembre, les réponses d’Albert Camus arrivèrent avec la nouvelle de sa mort. Spector et les éditeurs de Venture décidèrent alors de transformer l’intégralité du numéro : imaginant un spécial “Albert Camus: 1913-1960”, ils donnèrent une place centrale au “Final Interview[18]”. Dans cet hommage se lisait quelque chose de fort et d’authentique qui traduisait le rapport particulier des élites intellectuelles américaines avec Camus.

Ce lien s’accrut avec la force des vérités littéraires et des legs politiques, jusqu’aux œuvres d’Alice Kaplan sur L’Étranger en 2016[19] et de Richard Powers inscrivant en épigraphe de son roman Generosity de 2009, en français : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent[20] » – en passant par Tobias Wolff, l’un des plus grands écrivains américains vivant, longtemps professeur à l’université de Stanford où il enseignait L’Étranger à ses étudiants. En 2016, il répondait à un entretien de La Vie des idées portant sur Albert Camus : « Je ne peux m’empêcher de penser qu’il l’a écrit à une époque où les gens restaient passifs face aux mouvements de masse tellement destructeurs qu’ils ont transformé en abattoir et détruit une vaste partie de l’Europe, et que ces gens, comme Meursault, n’avaient pas de raison –ne parvinrent pas à en trouver– pour ne pas laisser faire. Très peu ont résisté à la marée montante. Je me demande comment Camus, qui, lui, a résisté, aurait pu écrire L’Étranger sans voir en Meursault une sorte d’acteur emblématique dans cette catastrophe[21]. »

Comme en écho à cette analyse venait l’aveu d’Albert Camus dans la préface de la nouvelle édition américaine de L’Étranger, réalisée à l’initiative de Germaine Brée et de Carlos Lynes[22] : « Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer dans mon personnage le seul Christ que nous méritions[23]. » Le premier dédicataire de notre livre sur « les pays de liberté », Larry Alton de New York, fut l’un parmi ces nombreux lettrés et artistes à faire vivre Albert Camus dans la conscience américaine. Il témoigne, dans le silence de la mort, d’une fidélité sans égal au monde d’art et d’idées légué par Albert Camus. Alice Kaplan a dit, elle aussi, la puissance d’évocation d’un seul discours plongé dans le passé, seulement réveillé par les commémorations de l’arrivée d’Albert Camus en Amérique : « J’ai eu des frissons en entendant Viggo Mortensen lire à Columbia, au printemps dernier, le discours qu’avait prononcé Camus en 1946, “La Crise de l’homme”. C’était comme si Camus était aussi près de nous aujourd’hui qu’il l’était soixante-dix ans auparavant, lorsque, par exemple, Camus disait comment sa génération avait été contrainte de s’adapter à un monde de terreur et de meurtre, et que le venin resterait dans le cœur des hommes longtemps après la disparition d’Hitler. Camus nous parle aujourd’hui, mais en réalité, il n’a jamais cessé de nous parler[24]. »

La mer au plus près

Les traversées transatlantiques entre l’Europe et les Amériques qu’Albert Camus réalisa en 1946 et en 1949 l’amenèrent à tenir un « journal de bord » qu’il publia sous le titre La Mer au plus près[25]. Il y parlait de son passé, des villes qu’il avait connues et de la mer offrant une « patrie pour le désespéré », comme à New York qui restait « une île[26] ». La traversée de l’Atlantique sud en paquebot mixte fut accompagnée de crises d’étouffement et d’accès de fièvre, ainsi que d’un sentiment profond d’ennui qui ressortit des pages de son journal de voyage extrait de ses Carnets. Comme l’écrivit Roger Quilliot, qui les édita en 1978 avec Francine Camus[27], elles portaient la marque d’un état de crise générale, « crise physique, que Camus mettra de longs mois à surmonter; crise sentimentale et morale qui se traduit par l’obsession du suicide comme par un sentiment aigu d’exil[28] ».

Des fragments de ce « journal de bord » subsistèrent dans ses Carnets et dans ses Journaux de voyage. Camus y exprima encore ce que la mer représentait pour lui et combien elle comptait dans son existence. Elle lui avait permis de vivre malgré le sentiment d’apatridie qui l’assaillait. Car il savait « que la mer existait[29] », qu’elle rassurait malgré son silence impénétrable. Sur le bateau qui l’emmenait au Brésil, il revenait toujours vers elle, « somptueuse ce soir sous la lune, qui écrit sur la houle lente des signes arabes en traits phosphorescents. Le ciel et les eaux n’en finissent plus. Comme la tristesse y est bien accompagnée[30]! » La musique de la Toccata qui s’éleva un soir, au moment où le soleil disparaissait derrière les nuages sur la ligne même de l’horizon, donna la mesure du talent littéraire d’Albert Camus[31] : « Dans le ciel d’opéra, d’immenses traînées rouges, des peluches noires, de fragiles architectures, qui ont l’air faites de fil de fer et de plumes, se disposent dans une vaste ordonnance rouge, verte et noire –couvrant tout le ciel, évoluant dans les éclairages les plus changeants, selon la chorégraphie la plus majestueuse. La Toccata, sur cette mer endormie, sous les fêtes de ce ciel royal… le moment est inoubliable. À ce point que le navire entier se tait, les passagers pressés sur les ponts, au bord occidental, ramenés au silence et à ce qu’ils ont de plus vrai, enlevés pour un instant à la misère des jours et à la douleur d’être[32]. »

À l’heure où s’achevait le voyage vers l’Amérique du Sud, Albert Camus saluait cette mer qui l’avait tant aidé[33], s’effrayant un peu de la quitter ainsi que la paix qu’elle promettait. La découverte de l’océan avait encore rapproché Camus de la mer. Celle-ci demeurait toujours la Méditerranée, au gré des passages vers l’Algérie ou des survols vers la Grèce. De ces rivages du Sud où il était né, « la distance aidant, on voit mieux le visage de l’Europe et on sait qu’il n’est pas beau[34] ». Mais il espérait qu’à ces « fontaines de vie », l’Europe, « épuisée et honteuse, reviendra un jour s’abreuver[35] ».

À l’heure où s’achevait le voyage vers l’Amérique du Sud,
Albert Camus saluait cette mer qui l’avait tant aidé,
s’effrayant un peu de la quitter ainsi que la paix qu’elle promettait.

La Méditerranée n’était pas composée seulement des pays qui s’y abreuvaient et qu’Albert Camus avait reconnus pour leur humanité à conquérir ou à reconquérir du sens et du bonheur. Elle faisait vivre aussi un espace qui était celui de la mer. Elle aussi unissait plutôt qu’elle ne séparait. La mer représentait pour Camus un bonheur et une chance, l’exigence de la fraternité et la certitude de la vérité. Pour La Peste, il imagina le bain que prirent ensemble Rieux et Tarrou, au plus fort de leur combat, pour faire vivre leur amitié et parce qu’un homme qui lutte pour les victimes, s’il cesse de rien aimer par ailleurs, « à quoi sert-il qu’il se batte[36]? » Le temps du bain, « libérés enfin de la ville et de la peste », ils nagèrent de concert ; « la mer, ce soir-là, était tiède, de la tiédeur des mers d’automne qui reprennent à la terre la chaleur emmagasinée pendant de longs mois[37] ». Cette scène du bain entre deux amis combattant pour la survie d’une humanité tenait son origine d’une certitude révélée alors que la guerre venait d’éclater, quand Albert Camus livra ses pensées définitives dans Le Soir républicain, à la date du 17 septembre 1939, convaincu qu’il fallait désespérément garder des images de vie pour imaginer pouvoir un jour reconstruire l’avenir. Ses mots résonnaient comme ceux d’un autre écrivain, son contemporain, mort dans la lutte contre le nazisme en mai 1942, Jacques Decour, qui s’était exprimé de la même manière dès septembre 1938, face aux accords de Munich[38] : « Tant d’efforts pour la paix, tant d’espoirs mis sur l’homme, tant d’années de luttes ont abouti à cet effondrement et à ce nouveau carnage. Et dans cette heure mortelle, si nous nous retournons vers quelque chose, ce n’est pas vers l’avenir […] mais vers les images fragiles et précieuses d’un passé où la vie gardait son sens: joie des corps dans les jeux du soleil et de l’eau, printemps tardif dans des éclatements de fleurs, fraternité des hommes dans un espoir insensé. Cela seul était valable. Cela seul est encore valable mais n’est plus possible. Et pourtant là était la vérité qui aurait dû garder, instruire et préserver les dirigeants des peuples. […] Peut-être après cette guerre les arbres refleuriront encore, puisque le monde finit toujours par vaincre l’histoire. Mais ce jour-là, je ne sais pas combien d’hommes seront là pour les voir[39]. »

Communiquant la vie, la mer ­réconfortait l’âme et donnait du courage. Elle ramenait du sens et de l’intelligence bien que L’Étranger en fît le cadre, sur une plage d’Algérie, du meurtre d’un Arabe. Le Premier Homme accorda à la mer ce même pouvoir de ressentir sa liberté et de choisir un destin : « La mer était douce, tiède, le soleil léger maintenant sur les têtes mouillées et la gloire de la lumière emplissait ces jeunes corps d’une joie qui les faisait crier sans arrêt[40]. » Camus écrivait la mer comme il la vivait, sensible à lui restituer son insondable humanité et la beauté des paysages qu’elle déployait, se laissant aller à sa contemplation comme en 1958 sur le Kairouan parti de Marseille pour Alger, observant les embruns et les mouettes, se sentant si proche de la solitude des soldats « sur le pont et sous le vent, blottis dans les cordages, la tête enveloppée de foulards, la capote informe[41] ». La mer obligeait à se regarder bien en face, à pouvoir dire : « J’étais faible, j’ai fait pourtant ce que j’ai pu[42]. » À Jean Grenier, il confiait en 1958 : « la mer lave tout[43] » et à son journal de voyage en ­Amérique du Nord, alors qu’il voguait vers l’Europe : « Merveilleuse nuit sur l’Atlantique. Cette heure qui va du soleil disparu à la lune à peine naissante, de l’ouest encore lumineux à l’est déjà sombre. Oui, j’ai beaucoup aimé la mer –cette immensité calme– ces sillages recouverts –ces routes liquides. Pour la première fois un horizon à la mesure d’une respiration d’homme, un espace aussi grand que son audace. […] Ô douceur des nuits où toutes les étoiles oscillent et glissent au-dessus des mâts, et ce silence en moi, ce silence enfin qui me délivre de tout[44]. »

En 1958 toujours, de retour d’Algérie, il s’en alla à Nice revoir Martin du Gard presque mourant, séjournant auparavant à Cannes, « en mer tous les jours[45] ». D’avion, Camus ne cessait d’être sensible au paysage de la Méditerranée se déployant dans toute sa splendeur. La Grèce qu’il aimait si fort révélait la rencontre de la mer et des rivages créant les îles. Il les comparait à des « pulvérisations de continents[46] ». En 1959, son évocation emplissait les dernières pages des Carnets : « c’est dans la mer que la vie est née[47] ».

 

Notes

[1] - Albert Camus, Carnets, Paris, Gallimard, coll. «  Blanche  », t. I, 1962, t. II, 1964, t. III, 1989 (rééd. coll. «  Folio  », 2013). Le titre de Carnets a été choisi pour distinguer ces trois ouvrages des «  Cahiers Albert Camus  », une collection destinée à accueillir aux éditions Gallimard des travaux de recherche et d’édition sur Albert Camus.

[2] - A. Camus, Journaux de voyage, éd. Roger Quilliot, Paris, Gallimard, coll. «  Blanche  », 1978 (rééd. coll. «  Folio  », 2013).

[3] - Voir Vincent Duclert, Camus, des pays de liberté, Paris, Stock, 2020.

[4] - Sur ce voyage, voir la notice très complète de Raymond Gay-Crosier dans Jeanyves Guérin (sous la dir. de), Dictionnaire Albert Camus, Paris, Robert Laffont, coll. «  Bouquins  », 2009, p. 282-286 ; l’article pionnier de Serge Doubrovsky, «  Camus et l’Amérique  », La Nouvelle Revue française, no 98, 1er février 1961, p. 292-296 ; et l’étude de Fernande Bartfeld, «  Le voyage de Camus en Amérique du Nord  », dans R. Gay-Crosier, « L’Homme révolté » cinquante ans après, Paris/Caen, Lettres modernes Minard, coll. «  La Revue des lettres modernes  », 2001, p. 203-229. Voir aussi Marie-Pierre Ulloa, «  Camus en Amérique. Entretien avec Alice Kaplan et Tobias Wolff  », La Vie des idées, 17 janvier 2017.

[5] - Voir A. Camus, Nicola Chiaromonte, Correspondance 1945-1959, éd. Samantha Novello, Paris, Gallimard, coll. «  Blanche  », 2019.

[6] - N. Chiaromonte, “Albert Camus thought that life is meaningless”, The New Republic, 26 avril 1946.

[7] - «  Lettre à René Char du 8 août 1949  », dans A. Camus, René Char, Correspondance 1946-1959, éd. Franck Planeille, Paris, Gallimard, 2007, p. 49.

[8] - A. Camus, Journaux de voyage, Paris, Gallimard, coll. «  Folio  », 2013, p. 42. De cette découverte des pluies de New York, A. Camus fit un récit sensible publié en 1947 et retrouvé par Roger Quillot (A. Camus, Essais, Paris, Gallimard, coll. «  Bibliothèque de la Pléiade  », 1965, p. 1829-1822).

[9] - A. Camus, Journaux de voyage, op. cit., p. 25.

[10] - Selon R. Gay-Crosier, dans J. Guérin, Dictionnaire Albert Camus, op. cit., p. 283.

[11] - A. Camus, Journaux de voyage, op. cit., p. 33.

[12] - Ibid., p. 35.

[13] - Ibid., p. 36.

[14] - Ibid., p. 28.

[15] - Ibid., p. 39.

[16] - Cité par R. Quilliot, «  Introduction  », dans A. Camus, Journaux de voyage, op. cit., p. 10.

[17] - A. Camus, L’Homme révolté [1951], dans Œuvres complètes, t. III, 1949-1956, éd. publiée sous la dir. de R. Gay-Crosier, Paris, Gallimard, coll. «  Bibliothèque de la Pléiade  », 2008, p. 319.

[18] - A. Camus, Œuvres complètes, t. IV, 1957-1959, éd. publiée sous la dir. de R. Gay-Crosier, Paris, Gallimard, coll. «  Bibliothèque de la Pléiade  », 2008, p. 1504.

[19] - Alice Kaplan, En quête de « L’Étranger » (trad. par Patrick Hersant, Paris, Gallimard, 2016) est une forme de biographie du roman de Camus. Son livre parut simultanément aux États-Unis.

[20] - Richard Powers, Générosité: un perfectionnement [2009], trad. par Jean-Yves Pellegrin, Paris, Cherche Midi, 2011.

[21] - M.-P. Ulloa, «  Camus en Amérique  », art. cité.

[22] - Il s’agit de fait d’une édition de nature universitaire publiée à Londres par Methuen & Co. en 1958.

[23] - Préface d’A. Camus à cette édition américaine, datée du 8 janvier 1955, Œuvres complètes, t. I, 1931-1944, éd. publiée sous la dir. de Jacqueline Lévi-Valensi, Paris, Gallimard, coll. «  Bibliothèque de la Pléiade  », 2006, p. 216.

[24] - M.-P. Ulloa, «  Camus en Amérique  », art. cité.

[25] - Dans A. Camus, L’Été, Paris, Gallimard, coll. «  Les Essais  », 1954 (rééd. coll. «  Folio  » à la suite de Noces, 1972).

[26] - Ibid.

[27] - Ils s’appuyèrent sur deux manuscrits dont l’un qui fut mis à leur disposition par Maria Casarès (A. Camus, «  Introduction  », Carnets, t. I, op. cit., p. 8).

[28] - Ibid., p. 11.

[29] - A. Camus, «  Essai sur la mer  », Carnets, t. II, Paris, Gallimard, coll. «  Folio  », 2013, p. 296-297.

[30] - A. Camus, Journaux de voyage, op. cit., p. 53.

[31] - Cette scène nous évoque « cet instant de la musique jetée à travers la mer » (Marguerite Duras, L’Amant, Paris, Éditions de Minuit, 1984, p. 138).

[32] - A. Camus, Carnets, t. III, op. cit., p. 58-59.

[33] - Ibid., p. 61.

[34] - A. Camus, «  Entretien sur la révolte  » [La Gazette des lettres, 15 février 1952], Œuvres complètes, t. III, op.cit., p. 402.

[35] - A. Camus, «  Ce soir le rideau se lève sur… René Char  » [1948], Œuvres complètes, t. II, 1944-1948, édition sous la dir. de Jacqueline Lévi-Valensi, Paris, Gallimard, coll. «  Bibliothèque de la Pléiade  », 2006, p. 764-765.

[36] - A. Camus, La Peste, Paris, Gallimard, coll. «  Blanche  », 1947, p. 231 (rééd. coll. «  Folio  », 1972).

[37] - Ibid., p. 232.

[38] - Voir A. Camus, «  Note inédite  », dans Jacques Decour, Comme je vous en donne l’exemple, Paris, Éditions sociales, 1945, p. 38-39.

[39] - A. Camus, «  La Guerre  » [Le Soir républicain, 17 septembre 1939], Œuvres complètes, t. I, op. cit., p. 755-756.

[40] - A. Camus, Le Premier Homme, Paris, Gallimard, coll. «  Cahiers Albert Camus  », 1994 (rééd. coll. «  Folio  », 2000).

[41] - A. Camus, Carnets, t. III, op.cit., p. 257.

[42] - Ibid., p. 77.

[43] - A. Camus, lettre à Jean Grenier, 21 juin 1958.

[44] - A. Camus, Journaux de voyage, op.cit., p. 44-45.

[45] - Cannes, fin avril 1958, A. Camus, Carnets, t. III, op.cit., p. 263.

[46] - Ibid., p. 265.

[47] - Ibid., p. 311.

Vincent Duclert

Vincent Duclert est historien, chercheur titulaire et ancien directeur du Centre Raymond Aron (CESPRA, EHESS-CNRS), enseignant à Sciences Po. Il a récemment publié Les génocides (CNRS Éditions, 2019), Camus. Des pays de liberté (Stock, 2020), La République imaginée. Histoire de France [1870-1914] (édition augmentée, Folio Gallimard, 2021) et Premiers combats. La démocratie républicaine et la haine

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