La fiction en séries
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La fiction en séries

La revue Esprit s’est faite, au fil des années, le reflet de l’évolution de la série : dépassant désormais le simple divertissement, celle-ci devient un véritable phénomène social, qui révèle et façonne la réalité contemporaine, ses peurs et ses espérances collectives. En témoigne l’engouement mondial suscité récemment par la série Game of Thrones, ce que Tristan Brossat et Louise Delavier tentent de comprendre, en montrant notamment le jeu des réalisateurs sur les tabous ou le subtil maniement du suspense pour « susciter la réaction » et entretenir l’audience. Les séries, en effet, ont cette spécificité qu’elles touchent toutes les générations, tous les milieux, toutes les nationalités. Elles parlent un langage commun et les personnes qui y restent encore hermétiques invoquent souvent un manque de temps, parfois une méfiance envers l’addiction qu’elle génère.

Le premier article publié par la revue sur cette question date d’octobre 1996 : Marc-Olivier Padis y évoque des séries qui n’ont pas grand-chose à voir avec celles que nous connaissons aujourd'hui. C’est un prélude par le format, comme dans Tous les garçons et les filles de leur âge et Les années lycée, séries françaises des années 1990 qui mettent en scène des figures transitionnelles d’une jeunesse qui emprunte aux Trente Glorieuses tout en illustrant « la génération qui vient », mais qui relèvent plus alors d’une « collection » cinématographique que d’une série selon l’acceptation actuelle.

L’émergence des premières grandes séries contemporaines a lieu plus de dix ans plus tard, avec le succès par exemple de Lost, que Barbara Villez analyse en 2008 par le prisme de la catastrophe : des personnages réagissent en situation extrême, dépassés par les événements, canalisant ainsi chez le spectateur les craintes d’une insécurité dans un « monde de plus en plus inquiétant », tout en lui permettant de s’en tenir à distance.

En 2009, le festival Séries Mania est créé. La vraie rupture survient après, lorsque la série devient un sujet d'étude légitime en ce qu’elle concerne désormais le grand public : House of Cards en 2013 en est l’exemple-type et Jean-François Pigoullié décrit l’attraction-répulsion suscitée par les personnages dans une série placée sous le « signe de la fascination du mal ». Les médias doivent alors repenser leur rapport au spectateur dans une nouvelle configuration dont Netflix se fait le symptôme, ce que décrit par Laurence Engel dans un article en certains aspects prémonitoire : un marché devenu plus attractif mais aussi plus vulnérable et la nécessité, entre autres, d’une sortie de l’immobilisme des différents acteurs de l’audiovisuel.

Il s’agit dorénavant de « comprendre le monde par les séries », en montrant quelle lecture elles proposent de réalités sociales allant de la prison jusqu’au terrorisme, en passant par la religion ou la drogue. Orange is the New Black, par exemple, est une œuvre dont Carole Desbarats souligne la grande originalité : donnant à voir la prison par le portrait de femmes héroïques dans l'ordinaire d’un quotidien à huis-clos, elle soulève de nombreuses questions, économiques, sociales et raciales. Dans des séries comme Homeland ou Le Bureau des Légendes, le traitement du terrorisme interroge également « l’appropriation de l’environnement sécuritaire contemporain » par les créateurs, qui contribuent ainsi à « brouiller la frontière entre faits et fiction ».

En réunissant des articles d’analyse, mais aussi des synthèses ou des recensions d'ouvrages, ce bouquet tente de montrer le caractère protéiforme et complexe du genre de la série. Et termine en rappelant que celle-ci est d’abord un espace de liberté inédit en ce qu’elle attache son spectateur par son apparente proximité, en osant montrer des choses parfois mises de côté par le cinéma, et réaliser une alliance subtile entre fiction interne, documentation pointue et évocation d'un ailleurs possible.

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