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Notes de lecture

Dans le même numéro

Ceci tuera cela. Image, regard et capital d'Annie Le Brun et Juri Armanda

septembre 2021

Depuis plus de vingt ans, Annie Le Brun partage ses réflexions sur l’état alarmant de notre société dans des essais aussi profonds que terrifiants. Depuis Du trop de réalité (Stock, 2000) jusqu’à Ce qui n’a pas de prix (Stock, 2018), elle met en évidence les raisons de l’enlaidissement du monde, sinistre constat, en partie lié à la financiarisation de l’art contemporain.

Ce nouveau livre, écrit avec Juri Armanda, s’attaque au bouleversement qu’Internet a imposé à notre relation à l’image. La multiplication des images détruit en effet nos sensibilités et réduit ainsi nos libertés fondamentales. L’image numérique, codifiée par des chiffres qui en régissent l’emmagasinage et la distribution d’un seul et même geste sur le cloud, illustre le lien plus étroit que jamais entre le monde du capital et celui de la représentation. La dynamique n’est pas réservée aux salles de vente, mais nous atteint tous au plus intime de nos existences. Le consommateur est devenu le produit et les données, représentées par des images, sont l’objet de toutes les convoitises et de tous les profits. Le système économique nouveau s’alimente d’algorithmes de plus en plus sophistiqués et qui dépassent l’entendement. L’image est désormais soumise à la loi du nombre.

À travers la diffusion des photos sur les réseaux sociaux, la reconnaissance faciale qui s’impose dans le domaine de la sécurité, et la réduction de notre existence à des big data qui nous contrôlent en silence, un nouvel ordre mondial s’est mis en marche sans susciter d’opposition. Nous n’en percevons pas encore le côté oppressant tant il est habile à se faire désirer et à s’installer sans causer de dommages visibles. Tout est connecté pour nous rendre la vie plus facile, de nos smartphones à nos téléviseurs en passant par les réfrigérateurs et les caméras de surveillance. Nos gestes les plus simples deviennent des données qui sont récupérées, assimilées et analysées par des machines, sans intervention humaine directe, des algorithmes qui alimentent ce nouveau capitalisme qui s’épanouit sans connaître d’opposition.

Les conséquences en sont terribles et affectent tous les domaines de l’image et tous les aspects de nos sociétés. L’idée que ce nouvel ordre s’installe sans réelle opposition, sans négativité, provoque dans le domaine politique un triomphe des populismes et rapproche les pays dits démocratiques de ceux dits autoritaires : les formes de contrôle se rejoignent et les centres du pouvoir s’éloignent de la sphère politique. Comble du cynisme, les responsables de ces entreprises multiplient les efforts philanthropiques afin de montrer leurs désirs d’améliorer l’état du monde… qu’ils dominent en toute discrétion et en toute impunité.

La pandémie n’a fait qu’accélérer un mouvement déjà largement engagé : les entreprises Gafam ont accru leur profit et leur rayonnement, arrivant même parfois à faire accepter leur collaboration auprès de gouvernements qui ne saisissent pas leur perte de contrôle face à des défis d’un ordre nouveau. L’image est objet de profit et moyen de contrôle. Celui qui la domine devient le maître du jeu, au-delà des gouvernements et des pouvoirs trop visibles. Nous vivons ce paradoxe : nous subissons un asservissement au nom d’une liberté qui nous semblait promise par les nouvelles technologies.

Stock, 2021
306 p. 20 €

Philippe Ollé-Laprune

Directeur de la Casa Refugio Citlaltépetl et de la revue Líneas de Fuga, Philiipe Ollé-Laprune vient de publier Les Amériques. Un rêve d'écrivain (Seuil, 2018).

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Où habitons-nous ?

La question du logement nous concerne tous, mais elle peine à s’inscrire dans le débat public. Pourtant, avant même la crise sanitaire, le mouvement des Gilets jaunes avait montré qu’elle cristallisait de nombreuses préoccupations. Les transformations à l’œuvre dans le secteur du logement, comme nos représentations de l’habitat, font ainsi écho à nombre de défis contemporains : l’accueil des migrants, la transition écologique, les jeux du marché, la place de l’État, la solidarité et la ségrégation… Ce dossier, coordonné par Julien Leplaideur, éclaire les dynamiques du secteur pour mieux comprendre les tensions sociales actuelles, mais aussi nos envies de vivre autrement.

À lire aussi dans ce numéro : le piège de l’identité, la naissance du témoin moderne, Castoriadis fonctionnaire, le libéralisme introuvable, un nouveau Mounier et Jaccottet sur les pas d’Orphée.