La Part d’ombre. Le risque oublié de la guerre de Stéphane Audoin-Rouzeau
avec Hervé Mazurel
Stéphane Audoin-Rouzeau livre une réflexion originale sur la Grande Guerre et sur la violence. À l’heure de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cette réflexion est plus que jamais nécessaire pour saisir les enjeux de l’après-guerre.
Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, historien spécialiste de la Première Guerre mondiale, Stéphane Audoin-Rouzeau s’entretient avec Hervé Mazurel, l’un de ses anciens doctorants, de son parcours personnel et professionnel, de l’amical patronage de Jean-Jacques Becker, de ses lectures décisives des ouvrages de John Keegan et de George L. Mosse, de son compagnonnage avec les anthropologues, de son approche innovante de la violence et de la guerre, de son intérêt plus tardif pour le génocide du Rwanda.
Stéphane Audoin-Rouzeau a renouvelé la connaissance de la Grande Guerre, en mettant l’accent sur la dimension culturelle de la violence du champ de bataille. Il entend dépasser l’historiographie dominante d’une histoire-bataille vue d’en haut pour dégager une « culture de guerre » qui a permis l’investissement des populations dans la violence. Il écrit notamment sur la correspondance des soldats dans les tranchées, la mémoire du conflit et le rapport au corps soumis à une exceptionnelle pression physique et psychologique. Si la guerre n’avait pas été un « acte culturel », les sociétés belligérantes n’auraient pas pu en supporter la durée et les sacrifices. D’où son ralliement à une approche rehaussant le consentement de la population à la violence de la guerre, critiquée par les tenants de l’approche par la contrainte, c’est-à-dire l’emprise de phénomènes sociaux qui font s’abandonner les civils et les militaires au phénomène guerrier. Or les deux se complètent : c’est quand les soldats consentent pleinement à la guerre entre 1914 et 1915 que la contrainte est la plus forte, notamment avec la répression des conseils de guerre ; c’est quand le consentement s’effrite, à partir de 1916, que la contrainte s’affaiblit et que le commandement doit renégocier la relation d’autorité avec les soldats.
Président du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne, Stéphane Audoin-Rouzeau s’intéresse aussi au génocide des Tutsi par les Hutu au Rwanda, qui survient entre avril et juillet 1994. Il s’y rend à plusieurs reprises et y constate le processus de déshumanisation de l’ennemi, qui n’est pas sans rappeler celui de la Grande Guerre. Il se penche sur les commémorations du génocide, de concert avec l’historienne Hélène Dumas, son ancienne doctorante. Tous deux sont écartés de la commission présidée par Vincent Duclert, qui vise à établir et à définir les responsabilités de la France dans le génocide au moyen de la consultation des archives françaises, sans doute à cause de l’entourage « mitterrandien » qui a rejoint Emmanuel Macron en 2017 et qui se sent pointé du doigt.
Issu d’une lignée familiale prestigieuse (son père est l’écrivain surréaliste Philippe Audoin, proche d’André Breton, l’une de ses sœurs est l’archéologue et romancière Fred Vargas, et l’autre est la peintre Jo Vargas), homme de droite dans un milieu qui penche très à gauche, karatéka émérite, Stéphane Audoin-Rouzeau livre une réflexion originale sur la Grande Guerre et sur la violence. À l’heure de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cette réflexion est plus que jamais nécessaire pour saisir les enjeux de l’après-guerre.