Alain Besançon. Historien et moraliste de Louis-Dominique Eloy

Louis-Dominique Eloy livre une biographie matricielle d’Alain Besançon, grand historien de l’Union soviétique. 


Disparu en 2023, Alain Besançon est une figure aussi discrète que magistrale de la sphère intellectuelle française. Formé aux États-Unis par les soviétologues Martin Malia et Marc Raeff, il se consacre principalement à l’étude du communisme en Russie et à la théologie. Louis-Dominique Eloy, qui l’a fréquenté, lui consacre une biographie intellectuelle.

Né en 1932 dans la grande bourgeoisie parisienne, Alain Besançon grandit sous la sourcilleuse ombrelle de son père, Louis-Justin Besançon. Scolarisé au lycée catholique Stanislas, il en est exclu pour indiscipline et rejoint Louis-le-Grand. Il intègre ensuite l’antre bourgeois de l’Institut d’études politiques de Paris. Il y succombe au communisme pour une courte période (1951-1956). La répression de la révolution hongroise l’en détache définitivement. Marié à Maria Goldstyn, d’origine juive polonaise, en 1954, l’élève rétif à l’autorité paternelle est reçu à l’agrégation d’histoire trois ans plus tard. Séduit un temps par la psychanalyse, il projette de devenir soviétologue. Il séjourne en URSS entre 1961 et 1962, où il apprend le russe. Il soutient sa thèse en novembre 1977 sous la direction de l’historien Pierre Chaunu.

La carrière d’Alain Besançon en France se déroule en grande partie à l’École des hautes études en sciences sociales, qu’il intègre en 1965. Il se penche d’abord sur l’histoire de la Russie et du communisme : Les origines intellectuelles du léninisme (Calmann-Lévy, 1977), Présent soviétique et passé russe (Hachette, 1980), Anatomie d’un spectre (Calmann-Lévy, 1981) et, après sa retraite en 1992, Le Malheur du siècle (Fayard, 1998). Pour lui, l’étude de l’idéologie marxiste-léniniste est primordiale pour appréhender la nature totalitaire et l’évolution politique de l’URSS depuis 1918.

Les événements de Mai 68 troublent Alain Besançon : redoutant une prise de pouvoir par les communistes, il se découvre un homme d’ordre et de raison, réfractaire à l’envoutement utopique, au carnaval des manifestants et à la veulerie des professeurs. Il rejoint le groupe d’universitaires qui suivent le séminaire de Raymond Aron, qui a implacablement ausculté Mai-68 dans La Révolution introuvable (Fayard, 1968). Sous le coup d’une certaine « anxiété métaphysique », Alain Besançon retourne à la religion catholique à partir de la même année, peu après Vatican II. Ce sera aussi son deuxième axe de recherche qui le conduira à publier des ouvrages au style abrasif : L’image interdite (Fayard, 1994) et Aux sources de l’iconoclasme moderne (Académie des Beaux-Arts, 1998). L’étude du communisme en Russie et l’intérêt porté à la spiritualité chrétienne dialoguent à distance dans son œuvre.

Bien inséré dans les réseaux universitaires des États-Unis, où il s’y rend à plusieurs reprises, Alain Besançon remplit en France le rôle de vecteur des analyses étasuniennes sur le monde communiste, qui ont suscité controverses et polémiques, compte tenu du poids de l’idéologie marxiste-léniniste dans le pays. Inquiet des avancées soviétiques en Afrique, en Amérique latine et en Asie sous le paravent de la détente, il est de tous les combats contre la stratégie d’expansion soviétique, des accords d’Helsinki en juillet 1975 à la chute de l’URSS en décembre 1991. Il dénonce l’invasion de l’Afghanistan en 1979 et le coup de force en Pologne en 1981. Son expertise sur les mondes soviétique et communiste l’amène à côtoyer les grandes figures de la lutte antitotalitaire, de Jean-François Revel à Kostas Papaïoannou en passant par Raymond Aron et Michel Heller. Après l’accession de Vladimir Poutine au Kremlin en 1999, il s’inquiète de la trajectoire géopolitique et militaire de la Russie post-soviétique.

Universitaire, homme de grande culture, Alain Besançon a également été un homme de revues et de presse. Il est, dès 1978, de l’aventure de Commentaire, dans laquelle il a publié au moins trois ou quatre articles par an, sur la Russie, le communisme, la foi catholique, les périls de l’islam radical ou la littérature. Hostile à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, il contribue des éditoriaux à L’Express de 1983 à 1988, sur différents sujets de politique intérieure, de politique internationale ou de culture.

Louis-Dominique Eloy livre une biographie matricielle d’Alain Besançon, qui s’est construit sous la double impulsion de l’université américaine et du compagnonnage aronien à partir duquel (et contre lequel) il s’est structuré intellectuellement. Ce premier travail en appelle d’ores et déjà d’autres qui porteront sur les différentes facettes de cet intellectuel catholique libéral, de ce soviétologue atlantiste, furtivement passé par le communisme et assez classiquement devenu un contempteur du totalitarisme soviétique.

Préface de Pierre Manent, L’Harmattan, 2023
294 p. 30 €