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Notes de lecture

Dans le même numéro

Décalcomanies d’Elena Balzamo

octobre 2020

Quel enfant n’a pas été émerveillé de voir apparaître, après avoir gratté un papier calque, une image aux contours et couleurs parfaits ? Ce sont des images de son enfance en Union soviétique que nous fait partager l’essayiste et traductrice, spécialiste de littératures scandinave et russe, Elena Balzamo, dans ce petit ouvrage nostalgique, parsemé de photographies en noir et blanc. Elle y raconte aussi sa passion précoce pour la lecture, ayant tôt fait sienne la devise de Marina Tsvetaïeva selon laquelle, pour les enfants, « il faut choisir les livres comme les vêtements : toujours une taille au-dessus ». De cette époque, il lui reste, à l’instar du Nabokov d’Autres Rivages, la mémoire de la lumière, des couleurs et des jeux. Mais aussi celle de ces échappées dans l’URSS des années 1960, loin de la vie citadine, confinée à trois puis à quatre dans seize mètres carrés. L’été, la datcha familiale, sans gaz ni eau courante, est un paradis pour les enfants qui s’adonnent à la pêche, au canoë, à la cueillette des champignons, et se passionnent, les jours de pluie, pour le Monopoly, ce jeu capitaliste, importé sous le manteau d’Angleterre. La famille prend le thé dans la cuisine d’été au pied du buste de Tolstoï. Avec le dégel de l’ère Khrouchtchev, l’intelligentsia scientifique à laquelle ses parents appartiennent prend goût au tourisme. « On dormait sous la tente, on se chauffait au feu de camp, en pleine nature, loin de l’État. » À distance de Moscou, ils découvrent cette « Russie ravagée par le socialisme », où la population vit dans le plus grand dénuement. Au milieu de ces paysages tarkovskiens où les jours s’étirent lentement, les livres sont ses meilleurs « compagnons de vacances ». Voyager en URSS, c’est aussi prendre le train, qui est à la littérature russe, explique l’auteure, ce que la voiture est à la littérature américaine. Les entraînements de ski sont pour la jeune fille de douze ans l’occasion de découvrir l’Oural, les Carpates, la Géorgie, l’Ukraine et les neiges éternelles de l’Elbrouz, d’aller au-delà du cercle polaire, où le soleil ne se lève jamais, à la rencontre des mineurs de Kirovsk. « Les voyages aux quatre coins du monde avaient un goût enivrant de liberté », écrit Elena Balzamo. La pauvreté d’après-guerre et la curiosité pour un ailleurs toujours enjolivé sont si grandes que les objets, les films, la musique venus de l’Ouest fascinent. Mais ce sont les livres, explique-t-elle, qui « exerçaient un pouvoir absolu ». Les samizdats que la famille se partage et dévore en une nuit pour les rendre le lendemain matin, les vers de Brodsky que l’on récite des heures durant pour les garder en mémoire, Balzac et Dickens à travers lesquels on découvre Paris et Londres, les heures passées à la foire du livre de Moscou à lire autant que possible. « Dickens était plus réel que Staline ou Beria. […] En l’absence de biens matériels, la cote des choses de l’esprit monte en flèche. » Et s’il arrivait qu’on vole un livre, ce n’était jamais pour le revendre, mais pour le lire ou le sauver de la censure. Ce que l’auteure avoue avoir fait pour éviter aux livres de Nekrassov, frappé par une disgrâce tardive, de devenir introuvables.

Marie Barbier, 2020
152 p. 12 €

Bénédicte Chesnelong

Jusque récemment avocate au barreau de Paris, elle a également travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen et effectué plusieurs missions d’enquête pour la Fédération internationale des droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et les Nation unies, notamment dans les Balkans...

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Le mythe de l’impuissance démocratique

La crise sanitaire provoquée par l’épidémie de Covid-19 donne de la vigueur aux critiques de la démocratie. Alors que certains déplorent l’inertie de la loi et que d’autres remettent en cause les revendications sociales, le dossier, coordonné par Michaël Fœssel, répond en défendant la coopération, la confiance et la délibération collective. À lire aussi dans ce numéro : les régimes d’historicité, le dernier respirateur, le populisme américain et l’œuvre de Patrick Modiano.