Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale d’Olivier Wieviorka
Cet énorme travail de synthèse, complété de sources archivistiques, écrit avec élégance et limpidité, offre un regard neuf sur la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences contemporaines.
Le segment éditorial consacré à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ne manque pas de dynamisme et les célébrations à venir, notamment celle des quatre-vingt ans du Débarquement cette année, devraient continuer à l’entretenir. L’Histoire totale de la Seconde Guerre mondiale d’Olivier Wieviorka, parue en 2023, se détache néanmoins par son ampleur au sein de cette abondante production. Professeur d’histoire contemporaine à l’École normale supérieure Paris-Saclay, O. Wieviorka est déjà l’auteur de plusieurs ouvrages de référence sur le sujet et est notamment l’un des plus grands spécialistes de l’histoire de la Résistance1.
O. Wieviorka rappelle que le second conflit mondial se distingue par sa violence exceptionnelle, encore inégalée. Entre 60 et 70 millions d’individus auraient disparu sur la période, l’Union soviétique et la Chine étant les pays les plus touchées. Autre singularité : les principales victimes sont des civils, tués sous les bombes ou dans des camps. La guerre fut une expérience contrastée qui révéla à la fois le pire et le meilleur de l’humanité. Ses conséquences furent majeures : pas tant en termes de modification des frontières, à la différence de la Grande Guerre, mais en ce qui concerne les déplacements de populations, contribuant à une homogénéisation ethnique de nombreux pays. Elle conduisit également à de profondes transformations géopolitiques : à son issue, elle consacre la domination des États-Unis et de l’Union soviétique, enclenche la guerre froide et entérine le déclassement des anciennes puissances européennes. Le mouvement de décolonisation débute lors de la guerre, même s’il couvait antérieurement, et est encouragé par certains belligérants, comme le Japon en Asie. Enfin, la construction européenne est engagée peu après, dans l’espoir de ne plus jamais revivre un tel embrasement.
Le poids de la mémoire du conflit, que cela soit collectivement pour les sociétés, individuellement au sein des familles, pèse encore. En effet, la Seconde Guerre mondiale entraîna de nombreux drames, joués à différentes échelles et qui ne s’arrêtèrent pas à la période 1939-1945. Son influence se fit et se faire encore sentir sur les politiques des États en matière de stratégie, de diplomatie ou de principes constitutifs.
S’il est difficile de soutenir que son histoire n’a jamais été encore écrite, comme en témoigne une impressionnante bibliographie, O. Wieviorka souligne en revanche le manque de synthèses à son sujet. Trois principales raisons ont motivé la rédaction de son livre : tout d’abord, les histoires existantes sont le plus souvent axées sur la dimension militaire, or il est nécessaire de saisir le conflit dans sa globalité, d’où le terme d’« histoire totale », bien que l’exhaustivité soit illusoire en la matière. Il est cependant possible de « décrire les connexions liant la pluralité des paramètres qui l’ont régi ». Il s’agissait ensuite de présenter les derniers acquis de l’historiographie, que cela soit sur la Shoah, la dimension économique ou la reconsidération de plusieurs événements ou personnages entrés dans la légende (les talents de stratège du maréchal Rommel, l’impact des bombardements anglo-saxons sur la population allemande restée fidèle à Hitler contrairement à l’objectif visé, la réussite de l’opération Pearl Harbor, etc.), car « les effets de la propagande, loin de se dissiper au fil du temps, perdurent bien après que les canons se sont tus ». Enfin et surtout, il s’efforce de comprendre les logiques, raisons et comportements des acteurs du conflit. « Sans défendre une thèse univoque, l’ouvrage ici proposé emprunte donc la forme du récit tout en se voulant résolument explicatif, afin de saisir les ressorts d’une tragédie qui ne cesse, aujourd’hui comme hier, de hanter la conscience de l’humanité. »
L’équilibre est donc délicat, entre les passages attendus (sur les grandes batailles, par exemple) et la nécessité de proposer des perspectives originales, susceptibles d’apprendre de nouvelles choses à son lectorat. O. Wieviorka alterne ainsi entre chapitres thématiques (les causes de la guerre, ses dimensions « mondiale », impériale ou encore raciale, résister/collaborer, combattre), événementiels (la bataille d’Angleterre, celles de Stalingrad, Koursk, le Débarquement) et par grandes aires d’affrontement (l’Est, l’Italie, la guerre du Désert, l’Asie et le Pacifique). Le chapitre sur l’expérience combattante illustre ainsi de manière sensible les statistiques de pertes égrainées au fil des pages. À plusieurs reprises, l’auteur n’hésite pas à se livrer à des exercices d’histoire contrefactuelle sur l’efficacité de telle ou telle stratégie adoptée, comme à propos des Américains face aux Japonais : « La guerre sous-marine aurait pourtant payé. » Le tout constitue un énorme travail de synthèse, complété de sources archivistiques notamment consultées pour ses précédents livres, écrit avec élégance et limpidité et offrant ainsi un regard neuf sur la Seconde Guerre mondiale. Certains aspects, culturels ou relatifs aux conséquences environnementales du conflit, auraient pu être davantage abordés.
L’historien dégage plusieurs conclusions fortes à l’issue cette histoire totale de plus de mille pages. La violence du conflit s’explique par le jusqu’au-boutisme de l’Allemagne et du Japon, favorisant une « ascension aux extrêmes » (Clausewitz) : les Alliés se retrouvèrent obligés à surenchérir pour venir à bout des deux puissances de l’Axe. La modernité des armements en décuple l’impact : bombe atomique bien sûr, bombardements aériens, usage massif des porte-avions et sous-marins… sans compter le retour à des formes de brutalité déjà connues lors des conflagrations précédentes. « En outre, si les deux camps livrèrent des batailles homériques, à Midway comme à Stalingrad, à Koursk comme à Okinawa, aucune ne fut décisive. »
L’issue du conflit fut déterminée par la mise en œuvre de « moyens considérables », d’où l’importance de l’industrie et de la logistique, bien mises en lumière tout au long de la démonstration – et que, nous, Européens, redécouvrons aujourd’hui avec la guerre en Ukraine. À cette aune, le Japon et l’Allemagne étaient perdantes d’avance face aux capacités de l’Union soviétique et des États-Unis, sans compter le peu de cas que les nazis se faisaient de l’intendance. Au contraire, « les Américains veillèrent avec un soin jaloux au soutien matériel de leurs troupes, au point que leur victoire tient sans doute plus au froid talent de logisticien d’un Marshall ou d’un Eisenhower qu’à la fougue enflammée d’un Patton ». Sur ce plan, il n’y eut pas d’avantage comparatif des démocraties face aux totalitarismes, à l’image des réussites manufacturières de l’Union soviétique de Staline. En revanche, contrairement à une certaine image, la division régna en Allemagne au sein du pouvoir, alors que les régimes démocratiques surent dans l’ensemble s’adapter aux exigences du conflit. Dans un autre domaine, celui de la rationalité, les dirigeants japonais ou nazis n’étaient pas tant irréfléchis que guidés par leur idéologie meurtrière, quand certains choix de Roosevelt et Churchill s’écartèrent parfois d’une certaine forme de raison. « L’idéologie, la passion, l’ego ne furent pas l’apanage des totalitarismes. Ils l’emportèrent parfois sur les froids calculs que l’appréciation lucide de la situation aurait dû dicter – et ce dans les deux camps. » Les frasques du général britannique Montgomery en témoignent. La Seconde Guerre mondiale fut-elle une « guerre d’attrition » (John Ellis), dont l’issue était écrite d’avance et dictée par la puissance des Alliés ? O. Wieviorka invite à nuancer une telle thèse, en partie éprouvée par les nombreuses victoires allemandes et japonaises en dépit de rapports de force défavorables : « À l’échelle globale de la guerre, l’algèbre des nombres finit donc par imposer sa loi ; à l’échelle des fronts ou des batailles, le talent des généraux, la chance et les hasards pesèrent lourd. »
Le facteur militaire n’explique donc pas tout et compose avec les explications politique (l’idéologie nationaliste plus que celle de la lutte des classes), économique et diplomatique. À bien des reprises, des résultats contraires à ceux espérés par les protagonistes émergèrent, souvent à cause d’erreurs de perceptions (de la difficulté à jauger des intentions ou des capacités entre adversaires), qui interpellent le lecteur bénéficiant du recul de la postérité. Loin de tout déterminisme ou téléologie, O. Wieviorka remarque que « la guerre fut donc d’abord et avant tout un processus riche en imprévus qui amena chaque puissance, chaque général, chaque industriel à s’adapter à une réalité fluctuante ».
Les conséquences du conflit se prolongèrent loin dans le vingtième siècle. « Le conflit bouscula les normes éthiques et éleva le seuil de la barbarie à des niveaux inédits dans l’histoire de l’humanité », d’où l’importance de la mémoire du conflit, même si celle-ci est bien sélective, privilégiant certains épisodes plus marquants pour les imaginaires (le Débarquement, Stalingrad) que pour leur impact réel sur le conflit (avec la minoration de Koursk, l’opération Bagration ou Ichi-Go). Plus largement, « la Seconde Guerre mondiale, plus que tout autre conflit, adresse des questions essentielles aux contemporains. Elle mène à s’interroger sur l’homme, sur sa capacité à adhérer, à se soumettre ou à se révolter. Elle oblige à réfléchir sur l’humanité et son inhumanité, sur la rationalité des dirigeants et l’étendue réelle de leur pouvoir. […] Cette guerre, enfin, revêt un sens profond parce qu’elle invite à réfléchir au prix que nous sommes prêts à payer pour défendre nos valeurs ». Une question plus que jamais contemporaine à l’heure où la guerre a fait son retour sur le continent européen.
- 1. Voir, entre autres : Histoire du Débarquement en Normandie. Des origines à la libération de Paris (Seuil, 2006) ; Histoire de la Résistance : 1940-1945 (Perrin, 2013), Une histoire de la Résistance en Europe occidentale (Perrin, 2017), sans compter les ouvrages collectifs sous sa direction sur Les mythes de la Seconde Guerre mondiale (Perrin, 2017), l’Histoire militaire de la France (Perrin, 2018, 2 vol.) ou encore La Guerre du Désert, 1940-1943 (Perrin, 2019).