Anthropocène, âge du désastre d’Alfonso Pinto
Géographe et documentariste, Alfonso Pinto a consacré sa thèse aux imaginaires urbains dans le cinéma catastrophe. Il quitte les salles obscures pour l’enquête de terrain et le retour critique sur l’histoire de quelques tragédies environnementales exemplaires. S’il privilégie l’événement matériel qu’est une catastrophe, il n’abandonne pas pour autant sa représentation, sa place dans l’imagination des humains.
Si l’on s’accorde pour dater, en gros, l’anthropocène avec l’avènement de la machine à vapeur, le séisme de Lisbonne en 1755 apparaît comme le dernier drame imputable à la colère divine, d’autant plus qu’il se déroule le jour de la Toussaint. Tremblement de terre, incendie, raz-de-marée se combinent pour détruire à 85 % la ville et tuer entre 20 000 et 60 000 de ses habitants. L’onde de choc du séisme toucha aussi bien Agadir que l’Écosse.Voltaire s’en prend à la religion, tandis que Rousseau, lui répondant, dénonce la trop grande densité d’habitations et concentration d’habitants. Dernière catastrophe avant l’anthropocène ou première de cette nouvelle ère géologique ?
Alfonso Pinto ne tranche pas et étudie les désastres industriels qui, eux, proviennent exclusivement des activités humaines. Il explore alors l’histoire des risques, qui s’attarde sur les secteurs chimiques, pétrochimiques et miniers, et liste les destructions liées à ces industries, comme l’explosion du dépôt de munitions du Château de Grenelle en 1794, qui provoqua un millier de victimes. Les accidents dans les puits des mines, les explosions des machines à vapeur, l’évacuation de produits toxiques dans les rivières et les mers, les incendies dans les ports, comme à Halifax le 6 décembre 1917, quand le navire français le Mont Blancchargé de 2 400 tonnes de nitrate d’ammonium percute l’Imo, un bateau norvégien et déclenche une explosion entendue à 400 km de là et tue plus de 2 000 personnes.
La liste qu’il établit n’est qu’un échantillon des catastrophes industrielles jalonnant l’histoire du productivisme et n’épargnant aucun continent : accident à la mine de Courrières, contamination de Minamata, explosion du S.S. Grandcamp, explosion de Ludwigshafen, accidents nucléaires de Windscale et de Three Mile Island, effondrement du barrage de Malpasset, explosions de Feyzin, de Cubatao, de San Juanica Ixhuapetec, de l’usine AZF à Toulouse… Il y a aussi toutes les catastrophes « silencieuses », sur lesquelles on ne dit rien, qui sont volontairement tues, comme la dispersion de dix tonnes d’arsenic dans la ville de Manfredonia dans les Pouilles durant l’été 1976 ! Si Seveso n’a pu être dissimulé, d’innombrables autres Seveso le sont. Le risque zéro n’existe pas. Une fois le drame survenu, les responsabilités s’éparpillent, et tout reprend comme avant, en plus grand ! Plus grand barrage hydroélectrique, plus puissante centrale nucléaire, comme si les « décideurs » (économiques et politiques) n’apprenaient jamais des catastrophes passées.
Alfonso Pinto analyse finement et minutieusement deux catastrophes majeures : Bhopal (Inde) en 1984 et Tchernobyl (Ukraine alors soviétique) en 1986, avec ses nombreuses représentations cinématographiques. Ce bref ouvrage, très bien documenté, à l’écriture alerte, démontre que les catastrophes industrielles sont provoquées par le système industriel, qui est lui-même une catastrophe.