La nature existe, de Michel Blay et Renaud Garcia


Philosophe et historien des sciences, Michel Blay a travaillé sur l’optique, la couleur, la notion d’infini, auteur d’ouvrages majeurs, dont Dieu, la nature et l’homme. L’originalité et l’Occident (Armand Colin, 2013) et L’Ordre du technique. Comment il s’est imposé, comment en sortir (L’Échappée, 2023), s’associe à Renaud Garcia, professeur de philosophie, grand connaisseur de Kropotkine, auteur de La Collapsologie ou l’écologie mutilée (L’Échappée, 2020), pour s’opposer à tout un courant de pensée qui rompt avec la notion de « nature » afin de privilégier celle de « vivant ».

Les deux auteurs se revendiquent du « naturianisme » de Émile Gravelle, Henri Zisly, Léonie Fournival, Honoré Bigot, Georges Butaud, Sophia Zaïkowska et quelques autres « naturiens », pour qui la nature est « source de vie ». Se réclamer de cet héritage plus que centenaire s’impose à leurs yeux pour dénoncer celles et ceux, de plus en plus nombreux, qui à la suite de Philippe Descola et Bruno Latour, réclament une « politique de la nature » fondée sur le principe, à leurs yeux simpliste, suivant : « La nature est morte, Dieu merci ! » Ils n’adhèrent pas totalement au livre, qu’ils saluent néanmoins, de Patrick Dupouey, Pour ne pas en finir avec la nature. Questions d’un philosophe à l’anthropologue Philippe Descola (Agone, 2024 ; voir la recension de Christophe Solioz dans Esprit, avril 2024), aussi proposent-ils leur propre analyse critique, inspirée du propos d’Élisée Reclus : « L’homme est la nature prenant conscience d’elle-même. »

Pour comprendre pourquoi le mot « nature » se trouve de plus en plus décrié au profit d’expressions comme « humains et non-humains », « le vivant », « penser le vivant », les auteurs examinent les publications de Philippe Descola et de Bruno Latour, mais aussi celles de Gilbert Simondon, Donna Haraway, Anna Smajdor, de l’écologie queer avec Sophie Lewis, de James Lovelock et son hypothèse Gaïa, etc. « En somme, Descola décrit le fonctionnement social, culturel et technique des Achuar et d’autres peuples perspectivistes, dont la cosmologie est dépourvue de l’idée de nature ; cette expérience ethnologique lui sert de base pour pointer le caractère local, particulier, de la distinction entre nature et culture : une binarité “occidentale”, typique de cette classification des êtres qu’il nomme “naturalisme” – nature semblable à un objet versus humanité dotée d’esprit ; il s’agit alors de remplacer la “nature” par le “vivant”, à la fois inclusif et multiple. » Ils contestent ce rejet de la notion de nature, qui se confond chez Descola avec les systèmes techniques. C’est là qu’ils apparentent Simondon (pour qui « l’objet technique devient un quasi-vivant ») au couple Descola-Latour et à leurs épigones, pour qui « il n’y a plus d’humains face à la nature, mais partout des vivants (et des simili-vivants, les machines “intelligentes”) parmi les vivants ».

Finalement, en refusant la nature, les « descolatouriens » acceptent l’ordre technique que le productivisme développe, alors que Michel Blay et Renaud Garcia le refusent, préférant, avec Giono, saluer les « vraies richesses », leur temps cyclique et leurs mystères émancipateurs. Cet essai est une épine dans le pied de la doxa, qui accorde à Descola et Latour la place d’honneur, sans vraiment discuter leurs thèses. Le travail intellectuel exige le débat, cet essai en témoigne.

Par-delà règne machinal et penseurs du vivant, L’Échappée, 2025
128 p. 17 €