Notes de lecture

Dans le même numéro

Pragmatisme et démocratie radicale d'Alice Le Goff

avril 2020

La démocratie radicale remet en cause la délégation du pouvoir dans le régime représentatif. Elle figure parmi les principales issues politico-­philosophiques aux impasses produites par l’individualisme néolibéral : inégalités, crise écologique, abstention, etc. Dans cet ouvrage, Alice Le Goff examine le point de vue pragmatiste de John Dewey sur la démocratie radicale.

Si les théories de la démocratie radicale chez Arendt, Castoriadis ou Chantal Mouffe ouvrent la perspective d’une plus grande contribution populaire à l’exercice du pouvoir, elles ne prennent pas assez en considération le substrat social sur lequel elles pourraient s’appuyer et les obstacles qu’il pourrait lui opposer. Or, selon A. Le Goff, ce n’est pas le cas du pragmatisme, qui porte une attention critique aux écueils de l’individualisme libéral ou atomistique dominant aux États-Unis du xxe siècle, mais aussi aux conditions sociales d’émergence de l’agir social et de la coopération.

La philosophie démocratique de Dewey émerge au sein du courant progressiste américain, dans le cadre de la montée des inégalités et des conflits sociaux liés à la croissance industrielle des États-Unis à la fin du xixe siècle. Elle se fonde sur la dynamique d’expé­rimentation immanente à l’action : Dewey conçoit ainsi la conscience comme réflexivité surgissant au moment où des problèmes entravent la poursuite de l’action, ce qui nourrit la recherche d’hypothèses pour les surmonter. Elle s’appuie également sur un individualisme élargi : les individus n’existent qu’en association, et cette socialisation s’approfondit à partir du moment où chacun intègre le point de vue de l’action des autres. Cette socialité propre à l’action justifie la démocratisation de la société dans son ensemble, et non seulement de la politique, dans la perspective d’une «démocratie industrielle» abordée d’abord par l’éducation. L’éducation ne doit être ni simple transmission de la tradition ni acquisition de compétences utilitaires, mais une activité à la fois expérimentale et coopérative, où l’on apprend à résoudre des problèmes en coordination avec autrui. En ce sens, la transformation de l’éducation constitue un moyen de diffusion de la méthode de l’enquête dans toute la société, dans la perspective d’un cercle vertueux entre démocratisations éducative, sociale et politique. Dans cette perspective, le rôle de l’État est de garantir le pluralisme des publics, c’est-à-dire des communautés affectées par l’entrelacement des actions humaines : l’État organise le public par expérimentation dans un cadre associatif qu’il doit soutenir.

La perspective de Dewey permet d’imaginer des transformations politiques et sociales démocratiques qui partent de potentialités immanentes à l’action elle-même, et explicitées à partir d’une perspective critique. Cependant, le sociologique Charles Wright Mills, lui aussi ancré dans le pragmatisme mais plus pessimiste, souligne l’opposition entre l’imprévisibilité de l’expérimentation et la routinisation que les institutions impliquent. De plus, les conflits entre sphères sociales, dont Dewey admet l’existence mais qui peuvent être selon lui résolus par la méthode de l’enquête, sont des luttes pour des biens économiques mais aussi des luttes pour un statut. Dès lors, la massification menace les processus démocratiques en fragmentant davantage les publics, donne le pouvoir aux élites qui maîtrisent les techniques de communication et réduit les classes moyennes à la concurrence pour le statut dans le cadre des institutions existantes.

Ces ambivalences se manifestent, selon A. Le Goff, dans les tentatives d’institutionnalisation des intuitions de Dewey, par exemple dans le paradigme de l’Empowered Participatory Governance développé notamment par Archon Fung. Celui-ci part de l’observation de modes démocratiques de gouvernance développés dans le système éducatif et l’administration policière de Chicago dans les années 1980. Il s’agit d’associer participation et délibération grâce à des rencontres entre les diverses parties concernées. L’autorité publique contribue au cadre délibératif en fixant certaines procédures et médiations, qui doivent garantir que ce ne sont pas les mieux dotés en capital social qui en tirent profit. Cet exemple montre comment on peut articuler le niveau central et le niveau local, représentation et démocratie directe, etc. Or une telle polyarchie doit s’appuyer sur des contre-pouvoirs locaux sans lesquels elle ne dispose plus du soubassement suffisant pour agir. Plus ­généralement, elle est tributaire du «style de groupe» effectivement mis en place. Un groupe peut se situer dans une perspective routinière et ne pas interroger son action, ou bien interroger ces fins et chercher à les prendre en main par lui-même. Seul un groupe réflexif est au fond vraiment démocratique. De plus, il paraît difficile d’intégrer un tel mode de fonctionnement dans un système capitaliste qui risque sans cesse de ­l’absorber : les administrations peuvent se servir de la participation comme d’un mode de construction du consentement. La gestion de la participation peut elle-même devenir un marché lucratif. Enfin, le temps nécessaire à la délibération paraît peu compatible avec l’accélération propre au capitalisme contemporain.

L’ouvrage d’A. Le Goff montre l’intérêt de Dewey pour penser la démocratie à partir du social et offre au lecteur une certaine richesse de références moins connues dans le contexte français. Cependant, face aux ambiguïtés du pragmatisme, l’autrice invite en conclusion à développer une théorie du pouvoir et de la stratification sociale. N’est-ce pas là un aveu implicite d’impuissance dans un contexte où, pour reprendre les mots de Fredric Jameson, on imagine plus facilement la fin du monde que la fin du capitalisme ? La piste d’un approfondissement des théories des modes de conflictualité démo­cratiques, à défaut de perspectives révolutionnaires, semble plus prometteuse.

CNRS Éditions, 2019
272 p. 25 €

Xenophon Tenezakis

Professeur agrégé en philosophie, Xenophon, Tenezakis est doctorant en philosophie politique à l'Université Paris Est Créteil.

Dans le même numéro

Peut-on sortir de diagnostics rapides et univoques dès lors qu'il est question de populisme ? Si le mot est partout, sa définition et les jugements qu'il invite sont rarement mis en débat. En s'appliquant à redonner au populisme une profondeur historique, culturelle et théorique, ce dossier, coordonné par Arthur Borriello et Anton Jaëger, demande ce que ce phénomène révèle des dysfonctionnements de la démocratie. À lire aussi dans ce numéro : Notre-Dame dans la littérature, le rapport entre langage et vérité et les voyages d’Albert Camus.