L’intrus suivi de Intrusions de Jean-Luc Nancy

Dans L’Intrus suivi de Intrusions, le lecteur parcourt, à la lumière de la greffe cardiaque de Jean-Luc Nancy, une expérience intime et philosophique de l’altérité au cœur du corps. Cette édition augmentée tisse textes, entretiens et réflexions autour d’une même intuition : l’identité se construit dans l’intrusion, faisant de chaque sujet un lieu de passage plutôt qu’un territoire clos.


Comme l’épingle la poétesse Marina Tsvetaïeva, « personne n’a jamais mis deux fois les pieds dans le même fleuve. Mais quelqu’un a-t-il déjà mis deux fois les pieds dans le même livre ? » Tel est l’incipit de l’édition augmentée de L’Intrus suivi de Intrusions, qui propose un superbe assemblage. En première partie, la reprise d’un texte bouleversant, sans âge : L’Intrus. Publié d’abord comme article dans la revue Dédale (1999), puis comme livre aux éditions Galilée (2000), cette nouvelle édition est complétée par des post-scriptum de 2005, 2010 et 2017. Autant de bilans de la vie d’un greffé, survivant au-delà de toute espérance à la transplantation cardiaque de 1991 et à ses multiples complications. Depuis, Jean-Luc Nancy (1940-2021) a fréquenté le monde en intrus et éprouvé une joie singulière à ce que sa « présence pourrait bien être trop artificielle ou trop peu légitime ».

Les successives rééditions du livre scandent « le mouvement ininterrompu dans lequel se poursuit le battement de [son] cœur » et témoignent des nouvelles intrusions mécaniques, chimiques et électroniques. Pose d’une prothèse à la hanche, d’un pacemaker, d’une sonde épicardique. Le corps est arrangé, bricolé, appareillé : « il y a plusieurs organismes : au moins le mécanique, le chimique, le nerveux, le sensoriel, et le viscéral. L’intrus me donne une perception plus déliée de cet assemblage qui fait “moi” ». Le philosophe cyborg a l’âge de sa greffe. Il est aussi « “hors d’âge”, comme on le dit de très bons alcools ». À consommer sans modération. Aux rééditions s’ajoutent les multiples traductions, de livre en livre. L’Intrus prend la mesure de l’appropriation d’un sujet à lui-même : « La greffe d’un cœur n’est qu’une image – ou une manifestation – encore lointaine de ce qui, en tout “être soi” (d’une personne, d’un pays, d’une langue, d’une pensée), implique une foule d’intrusions. Sans elles rien n’aurait lieu, rien ne commencerait à s’individuer ni à s’identifier. »

Deuxième partie, Intrusions. En ouverture figure un entretien avec Valeria Piazza de 2000, dans lequel le philosophe souligne l’entrelacement entre la mort et la vie. Jean-Luc Nancy prend acte qu’« au lieu d’être un moment de passage dans un processus (celui du salut religieux ou celui de la reproduction des espèces), la mort devient une présence simultanément familière et étrangère ». « Don d’organes ou transmission de vie », postface au livre publié sous la direction de Marie-Jo Thiel, Donner, recevoir un organe. Droit, dû, devoir (2009), suggère que les significations et les repères qui sous-tendent l’idée du « don d’organes » participent d’une civilisation en mutation, sans que la présence du cœur d’un autre induise un trouble de l’identité. Si le corps est « moi », il n’est pas pour autant un bien. De la même manière, le sujet « n’est que très fugitivement et superficiellement le point d’une propriété et d’une maîtrise. Essentiellement, il est point de passage. Je est un point de passage – de vie, de pensée, d’affect, de sang, de cellules ».

Vient ensuite un entretien avec Bernard Andrieu, publié initialement dans la revue Corps en 2011. Jean-Luc Nancy y retrace son expérience de multiples intrusions emboîtées : « Toutes ces inclusions/intrusions restent étrangères – et c’est pourquoi il y a “intrusion” – à ce qui demeure en dépit de tout “mon corps”, c’est-à-dire “moi” dans ma singularité exposée au-dehors. » Au fil de l’entretien, on prend la mesure de combien tant l’« être-avec » que l’« être-soi » sont riches d’intrusions, et qu’au final « la greffe est philosophe en diable ».

Composé pour le colloque « Médecine et psychanalyse » (2011), « Dialogue sous les côtes » propose non sans humour un conciliabule pour le moins extraordinaire. Retenons la dernière réplique du greffon s’adressant au greffé – ainsi qu’aux lecteurs : « Tu vois bien, tu le dis toi-même : cet autre que je suis, c’est toi. Et crois-tu que ce soit si différent de ce qui arrive à tout un chacun ? Ne crois-tu pas que chacun est en lui-même et à lui-même toujours comme un intrus, un qui survient d’ailleurs et qui va on ne sait pas où ? Un qui toujours est plus et moins qu’un ? Un que traversent des flux, des molécules, des poussées, des rejets, des égarements et des emportements ? Un qui porte de toutes parts les marques polymorphes des instruments et des substances, des observations et des interventions, des informations et des fantasmes de tous ceux qui conspirent à l’étrange dessein de prolonger et de propager la vie des vivants sans aucune modération – car d’où viendrait une mesure ? »

Jérôme Lèbre noue les gerbes. Contextualisant L’Intrus, sa postface rappelle que les dix ans passés depuis son opération du cœur coïncident aux dix ans de la chute du mur de Berlin. Au retour des frontières, des nationalismes, de l’extrême droite, de la haine de l’autre et aussi de la guerre en Europe. C’est dans ce contexte que la revue Dédale posait la question de « La venue de l’étranger ». Le texte de Nancy a valeur de manifeste : il faut laisser arriver, accueillir l’étranger, l’autre, l’intrus qui arrive toujours par surprise, par infraction. D’où découle la loi de l’hospitalité qu’il faut rappeler en toute circonstance. Ce que fait Nancy avec tout son cœur… qui n’est pas le sien, mais celui d’un autre. Le « je » laisse la place à l’« intrus » et vice versa. Une complication qui ne s’institue pas, une philosophie qui ne cesse de battre la chamade1.

  • 1. Signalons le livre de Jean-Luc Nancy, À la musique, Paris, Cité de la musique-Philharmonie de Paris, 2025. Cette édition, soigneusement établie par Yann Goupil et Peter Szendy, rassemble les textes que le philosophe a consacrés à la musique entre 1991 et 2021.
Seuil, 2025
132 p. 17 €