La grande évasion de François Fejtö
Historien lucide des démocraties populaires, François Fejtö fait le récit d’un séjour en Yougoslavie en 1934, Voyage sentimental, à la confluence de l’autobiographie, du journal intime, du récit de voyage et du reportage.
Né Ferenc Fischel, Fery pour les amis, François Fejtö (1909-2008) a traversé le xxe siècle avec une rare lucidité, sachant toujours trouver le ton juste. Journaliste, historien et essayiste né sous François-Joseph Ier dans l’Empire austro-hongrois à Nagykanizsa, Fejtö avait cette capacité à jeter sur ce siècle « un regard à la fois détaché et engagé, mélancolique et optimiste, sans aigreur ni amertume, sans illusions ni désespoir1 ». Curieux de tout, observateur engagé et commentateur avisé, ses articles publiés dans Esprit, Arguments, Commentaire et Preuves feront date. On se souvient de son texte décapant, qui dénonçait les manipulations des procès staliniens : publié dans Esprit en novembre 1949, « L’affaire Rajk est une affaire Dreyfus internationale » fit bouger les lignes de cette revue et de son fondateur Emmanuel Mounier (1905-1950), dont il était l’ami depuis son arrivée en France en 1938. « L’article d’un Hongrois sur un autre Hongrois s’est avéré fondamental dans le revirement vers la gauche démocratique d’Esprit et du mouvement personnaliste, qui appartiennent à la meilleure tradition de l’humanisme français2 ».
L’Europe centrale au centre de l’Europe
Suivront de multiples livres consacrés à l’odyssée des « démocraties populaires »3. Fejtö s’impose comme l’un des meilleurs spécialistes du monde soviético-communiste. À la relecture de ce substantiel corpus, on est frappé de constater combien Fejtö avait vu juste. À l’heure où le centre de gravité de l’Europe se déplace vers l’Europe centrale, les publications de Fejtö restent des références incontournables. Elles permettent aussi de prendre la mesure tant de l’ampleur que de la variété des processus de transition et transformation observés depuis lors4.
Le cosmopolitisme et le fédéralisme de Fejtö s’affichent clairement dans Requiem pour un empire défunt, dont il est intéressant de rappeler la conclusion : « Cette Mitteleuropa est aujourd’hui le symbole d’une occasion manquée : la fédération au lieu du divorce et de l’abandon fatal à plus fort que soi. Mais curieux retour des choses : on a l’impression qu’une certaine nostalgie unit de nos jours les peuples danubiens plus sûrement que ne les séparent les frontières ; le divorce les a rapprochés de Vienne, autrefois dominatrice et à présent, privée de sa majesté impériale, pareille à eux et provincialisée. Ce qui ne cesse de surprendre l’observateur et l’historien, c’est la vitalité, la capacite de résistance dont les peuples de l’ex-empire on fait preuve au cours des dernières décennies. L’idéologie par laquelle on a essayé de transformer l’homo habsburgiensis en un nouveau type d’homme, l’homo sovieticus a passé sur eux, sans les changer fondamentalement. Après une longue nuit de cauchemar, ils se retrouvent conscients de leur identité non seulement nationale, mais aussi supranationale, et des traditions qui les attachent au reste de l’Europe, renouant avec leur histoire commune et distincte. C’est peut-être là, dans le développement d’un sentiment de solidarité, d’une claire conscience centre-européenne, que l’Histoire verra les seuls biens qui fussent sortis, pour les peuples de l’ancienne monarchie, des deux guerres et des deux paix qu’ils subirent5. »
Ce qui en 1988 pouvait passer pour une simple vision prophétique relève aujourd’hui d’une perspective réaliste. Même si, aux lendemains de l’effondrement du système communiste, le « retour de l’histoire » a souvent primé sur le « retour à l’Europe », un nouvel horizon politique régional a néanmoins pris consistance, comme l’atteste le groupe de Visegrád (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie) constitué en 1991 par trois dissidents devenus présidents : le Tchécoslovaque Václav Havel, le Polonais Lech Wałęsa et le Hongrois Árpád Göncz. Par la suite, d’autres formes d’agencements coopératifs ont vu le jour aux niveaux à la fois « méso- » et trans-étatique, dans le cadre de l’Europe des régions dont on sous-estime le dynamisme et le potentiel. Depuis 2014, la nouvelle donne géopolitique marquée par la guerre en Ukraine ainsi que les dérives populistes font que l’Europe centrale s’est imposée comme la question décisive de l’Europe. Fejtö pensait, tout comme son compatriote Aurel Kolnai (1900-1973), que la vraie Europe, sa quintessence, c’est l’Europe centrale : « l’Europe centrale commence là où l’on peut s’asseoir dans un café, pour commander un espresso avec le verre d’eau glacé obligatoire et où l’on peut demeurer tranquillement, pendant toute la journée, sans consommer davantage, tout en lisant la presse mondiale, du Wall Street Journal à la Neue Freie Presse6 ».
Un petit bijou
Parmi les œuvres cardinales de Fejtö, un petit bijou, publié initialement en hongrois en 1935 avec des illustrations d’Olga Szélesky-Kovács, occupe une place charnière7. À la confluence de l’autobiographie, du journal intime, du récit de voyage et du reportage, Voyage sentimental fait le récit d’un séjour en Yougoslavie en 1934 – année de césure pour l’auteur. Ce livre rappelle que Fejtö se rêvait poète et qu’il était un acteur central de la vie littéraire hongroise des années 1930. Avec son grand ami et compagnon de lutte, le poète prolétarien Attila József (1905-1937)8, il milite à l’université dans un groupe d’études marxistes. Arrêté en 1932, Fejtö écope de onze mois de prison et est exclu de l’université. Pendant ce temps, József dénonce le « communisme fasciste » et se voit exclu du Parti communiste pour « crime d’idéalisme ». À sa sortie de prison en 1933, Fejtö rejoint son ami dans la dissidence. Tout comme lui, il est convaincu que l’Internationale communiste fait le lit du nazisme. Ensemble ils fondent la revue engagée Szép Szó [Argument] : « une revue littéraire et politique pluraliste, à la fois antifasciste et anti-moscovite, avec des collaborateurs venus d’horizons divers – libéraux, catholiques, socialistes de différentes nuances, légitimistes, conservateurs, modérés », comme le précise Fejtö dans Le Passager du siècle. Suite logique, ils adhèrent en 1934 au Parti social-démocrate hongrois. Tel est rapidement brossé l’arrière-plan du Voyage sentimental de Fejtö, porté par une phrase phare illuminant tout le livre : « Adieu, engouements illusoires ! Je reprends ma liberté. Quel bonheur que de se sentir indépendant ! » On devine aisément que le besoin d’évasion et le sentiment de se retrouver « chez soi » s’expriment à de multiples niveaux.
Voyage sentimental commence par un retour aux sources. Première destination : la capitale de l’actuelle Croatie. « Zagreb, même si je ne suis pas né en ton sein, je te considère comme ma ville natale, le seul endroit où, enfant, je me suis senti vraiment chez moi : celui qui me rappelait ma mère, le lieu de sa naissance et de sa mort. […] La vraie ville natale, ce n’est pas l’endroit où l’on vit ni même celui où l’on est né, c’est le lieu où l’on se sent proche de sa mère, où l’on a passé les moments les plus heureux de son enfance et où il est si exaltant de revenir. » La nostalgie s’impose dans les premières pages : souvenirs de l’enfance, des liens familiaux et d’un empire qui facilitait la libre circulation et les rencontres d’une famille éparpillée entre Nagykanizsa, Zagreb, Fiume, Trieste et Prague – l’allemand étant la langue parlée de tous. Le livre évoque les rencontres, à Zagreb, du grand écrivain yougoslave Miroslav Krleža (1893-1981) et, à quelques encablures de Dubrovnik, à Mlini, du peintre Petar Dobrović (1890-1942).
Au-delà des multiples portraits et péripéties qui dynamisent ce livre, un personnage domine tout le récit : la mère de Fejtö. Son évocation est rendue particulièrement poignante par la restitution de lettres de sa mère, retrouvées lors de ce voyage, qui font remonter à la surface des souvenirs de la prime enfance – Fejtö a cinq ans lorsque sa mère décède d’un cancer en 1914. « À partir de ce jour, je devins un enfant gauche, chétif, maladif et renfermé, je pris les promenades en horreur ; jouer, sortir, courir, parler ne me disait plus rien, je restais des heures à rêvasser devant ma forteresse. […] Privé de la chaleur que m’avait assurée la présence de ma mère, je dépérissais, telle une plante tropicale dans un pays froid. » Reste le souvenir emblématique d’une mère assouvissant les désirs de l’enfant : « Pendant que j’écris ces lignes, un souvenir émerge en moi, peut-être le plus ancien que je possède de ma mère. Elle est devant le piano et j’admire son jeu : une main chevauchant l’autre, elle fait jaillir des sons aigus sous sa main gauche et des sons graves sous sa main droite. Assis sur ses genoux, lui entourant le cou de mes bras, je lui demande de rejouer le morceau qu’elle vient d’interpréter, elle s’exécute, je réitère ma demande, elle joue encore et ainsi de suite, jusqu’à satiété. » Revenant dans ses Mémoires sur ce lien à nul autre pareil, Fejtö confie : « Il me fallut de longues années pour comprendre qu’elle fut la seule femme que j’aie jamais aimée ou plutôt que c’était elle que j’aimais dans toutes les femmes que j’ai aimées9. »
Voyage existentiel
Deuxième destination, le port de Sušak pour une splendide croisière adriatique avec escales à Rab, Split, Korčula, Gruž, Dubrovnik, Ploče, Mlini, Lapad, Kotor, Herceg Novi, Cetinje. Retour par Dubrovnik, Trsteno, Korčula et Split. Ce périple est l’occasion d’une autre écriture de soi : « Hier encore convalescent, je suis aujourd’hui guéri, et j’observe avec une certaine curiosité le personnage que je me sens devenir, comme l’observerait un étranger. » L’heure est au bilan et aux choix ; de sentimental, le voyage devient existentiel. La réconciliation avec le monde, une sérénité retrouvée permettent de rebattre les cartes : « Je voudrais choisir de nouvelles convictions en accord, si possible, à la fois avec ma nature profonde et avec ma conscience sociale. » Dans le rétroviseur : « Nous étions mûrs pour nous laisser guider – je veux dire : piéger – par de faux prophètes. Et – surtout ceux d’entre nous qui avaient du sang juif dans les veines – nous nous sommes laissé subjuguer par la variante orientale, extrémiste, fanatique et barbare d’un vieux rêve messianique, rassurés à l’idée d’avoir pour guides quelques-uns des plus grands esprits de notre temps. » Regarder désormais droit devant et effectuer des choix qui engagent une vie : « J’aime griffonner dans la solitude, mettre en forme les idées qui surgissent en moi, observer, feuilleter de vieux livres, analyser, commenter – voilà mon métier, ma vocation, mon unique compétence –, tout ce que je pourrais tenter “sur le terrain de l’action” risquerait d’être du gâchis. » Tout est là : écrire, analyser et commenter.
Au fil de l’eau et de pages somptueuses, l’auteur que nous connaissons et aimons se dévoile. Soldant définitivement ses comptes avec le sectarisme marxiste, Fejtö se déclare passionnément antifasciste, à la fois socialiste, libéral et conservateur : « Lentement, en tâtonnant, je commence à construire la vision du monde dont j’ai besoin. Sans en connaître encore le contenu précis, j’en devine les contours. Elle comprendra un zeste de liberté, avec une préférence pour l’hérésie, ainsi qu’une part de discipline, sans laquelle la liberté n’est que chaos et futilité. […] Dans ma nouvelle vision du monde, il y aura de la place pour le recueillement comme pour l’ironie, pour le culte de l’écriture et pour celui du sentiment de l’humanité, pour des audaces raisonnables comme pour des recherches tâtonnantes. Je crois avoir compris le sens de notre civilisation : son secret consiste en un certain équilibre entre progrès et conservation, entre attitude destructive et attitude constructive. »
Fin de la croisière, addio mare : « Oui, j’aimerais rester ici pour toujours – il n’est pas trop tard, je pourrais encore sauter par la fenêtre. Un jour, c’est sans doute avec le même chagrin et la même triste résignation que je quitterai la vie. » Rappelons les mots que sut trouver Edgar Morin à l’heure des adieux : « Amour et curiosité toujours en éveil. Comme dit Bob Dylan : “who is not busy borning is busy dying” (qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir). Tu naissais chaque jour. Tu naissais même à ton dernier jour. Tu renaîtras sans cesse dans nos esprits et dans nos cœurs10. »
- 1. Pierre Hassner, recension de François Fejtö et Maurizio Serra, Le Passager du siècle. Guerres, révolutions, Europes (Paris, Hachette, coll. « Littératures », 1999), dans Esprit, novembre 1999, p. 220.
- 2. M. Serra, « Portrait d’un Européen libre », dans François Fejtö et M. Serra, Le Passager du siècle, op. cit., p. 18. Voir aussi F. Fejtö, « L’affaire Rajk est une affaire Dreyfus internationale », Esprit, novembre 1949, et Michel Winock, Esprit. Des intellectuels dans la cité (1930-1950), Paris, Seuil, 1996, p. 303, 328-330 et 394.
- 3. F. Fejtö (sous la dir. de), 1848 dans le monde. Le printemps des peuples, deux vol., préface de Vercors, Paris, Éditions de Minuit, 1948 ; F. Fejtö, La Tragédie hongroise, 1956 [1956], lettre-préface de Jean-Paul Sartre, présentation de Jean Duvignaud, postface de Pierre Kende, Paris, Pierre Horay, 1996 ; F. Fejtö, avec le concours de Vladimir-Claude Fišera, Le Coup de Prague, 1948, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 1976 ; F. Fejtö et Jacques Rupnik (sous la dir. de), Le Printemps tchécoslovaque, 1968 [1999], préface de Václav Havel, Paris, Complexe, 2008 ; et son œuvre majeure : F. Fejtö, Histoire des démocraties populaires. T. 1 : L’ère de Staline [1952] et t. 2 : Après Staline [1969], Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 2000 ; complétée par F. Fejtö, La Fin des démocraties populaires. Les chemins du post-communisme [1992], avec la collaboration d’Ewa Kulesza-Mietkowski, Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 1997.
- 4. Voir François Bafoil, Europe centrale et orientale. Mondialisation, européanisation et changement social, Paris, Sciences Po, coll. « Références », 2006. Voir aussi Christophe Solioz, An Uncharted Transition: The Balkans in the Post-Wall Era, Baden-Baden, Nomos, coll. “Southeast European Integration Perspectives”, 2024.
- 5. F. Fejtö, Requiem pour un empire défunt. Histoire de la destruction de l’Autriche-Hongrie [1988], Paris, Seuil, coll. « Points histoire », 1993, p. 377-378.
- 6. Ibid., p. 377.
- 7. F. Fejtö, Voyage sentimental [1935], traduit du hongrois par Georges Kassaï, Gilles Bellamy et Marie-Louise Tardres-Kassaï, Genève, Syrtes, coll. « Poche », 2024.
- 8. Voir Attila József, Aimez-moi. L’œuvre poétique, écrits intimes, trad. G. Kassaï, Paris, Phébus, 2005.
- 9. F. Fejtö, Mémoires. De Budapest à Paris, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Histoire », 1986.
- 10. Edgard Morin, « À Ferencz, François, Fery, mon ami », Commentaire, no 123, 2008, p. 886.