Ne jamais arriver. Le voyage d’Ovide de Béatrice Commengé


Partir… « L’essentiel est de partir », a dit Nicolas Bouvier – mais pas forcément d’arriver. Ne jamais arriver, condition pour que tout arrive. Le dernier livre de Béatrice Commengé, qui est un voyage imaginaire sur les traces d’Ovide, en est la démonstration. 2020 : la pandémie coupe court à son projet de visiter « l’île d’Ovide », cette île de Scythie (actuelle Roumanie) sur laquelle l’auteur de L’Art d’aimer fut relégué par Auguste en 9 après J.-C. et où il vécut en exil les dix dernières années de sa vie. Providentiel contretemps qui permet le dialogue à distance des deux assignés à résidence. De surcroît, Béatrice Commengé est elle-même une exilée qui a dû quitter son Algérie natale en 1962, comme elle l’a raconté dans son précédent ouvrage, Alger, rue des Bananiers (Verdier, 2020) : d’où cette « Histoire sans cesse réinventée » dont elle parle. C’est ce voyage en lisant et en écrivant qu’elle nous conte. Un itinéraire en poésie et en mythologie autant qu’en géographie. Car elle n’écrit pas ex nihilo, mais – ce qui fait à la fois sa force et son charme – en prenant en compte deux mille ans d’histoire littéraire. Aussi sa table rase est-elle une table de concordances : « Confronter les temps et les lieux pour le seul plaisir du vertige. » Au recommencement, il y a la littérature…

Trois années s’étant écoulées, elle va quand même prendre la route, traverser l’Italie, la Grèce, la Bulgarie, jusqu’en Roumanie, tout en tenant son journal de bord. En chemin, les surprises sont nombreuses pour cet apôtre d’un autre tourisme. Mais, peu à peu, le but perd son importance et au dernier moment, alors que l’île est à portée de regard et lui apparaît comme un minuscule « îlot » assez dérisoire, devenu le terrain de jeu des promoteurs immobiliers, elle renonce. Ne vaut-il pas mieux se cantonner à cette île mentale qu’elle s’est forgée, hors de tout référentiel, et qui est la seule digne de mémoire ? « J’avais beau m’être mille fois imaginée foulant le sol de ce bout de terre légendaire, l’impossibilité d’y accoster m’apparaissait de plus en plus comme une chance. » Reste cette éternelle question, en forme de dilemme, formulée par Segalen : « L’imaginaire déchoit-il ou se renforce-t-il quand il se confronte au réel1 ? »

  • 1. Victor Segalen, Équipée. Voyage au pays du réel [1929], Paris, Gallimard, 1983, p. 11.
Verdier, 2024
160 p. 18 €