Voyage à Berlin. Danielle Darrieux sous l’Occupation de Jérôme Bimbenet
Comme Jérôme Bimbenet en fait le constat, « après 1945, c’est une autre Danielle Darrieux qui voit le jour ».
« Je ne suis pas une femme légère, je suis une actrice légère. » Dans le cinéma d’avant-guerre, Danielle Darrieux incarne une figure paradoxale de « femme moderne qui brise les stéréotypes en les sublimant ». Son idole est Katharine Hepburn. « La plasticité de son visage et l’élasticité de son corps, observe Jérôme Bimbenet, en font l’idéal intermédiaire entre le cinéma muet et le cinéma parlant. » S’il se dégage d’elle un certain érotisme, celui-ci reste de bon aloi et ne dépasse jamais les bornes de la censure. Ainsi apparaît-elle dans les comédies sentimentales d’Henri Decoin, qui fut à la fois son premier mari et son mentor, celui qui l’a révélée à elle-même : on citera Battement de cœur (1940) et Premier rendez-vous (1941).
Le 18 mars 1942, pourquoi se trouve-t-elle sur le quai de la gare de l’Est, prête à monter à bord du rapide Paris-Berlin, pour répondre à l’invitation de Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande nazi ? À ses côtés, ce jour-là, Suzy Delair, Viviane Romance, Junie Astor, Albert Préjean et René Dary – les vedettes du grand écran de l’époque – sont de la partie, la plupart sous contrat avec la Continental. Ce voyage des acteurs et actrices fait suite à l’envoi d’autres délégations, des peintres et des sculpteurs, des musiciens et des écrivains, qui eurent lieu l’année précédente. Sous couvert de rapprocher les cinémas français et allemands et d’encourager les échanges entre les deux pays, il n’est pas dépourvu d’arrière-pensées politiques. Or les motivations de Danielle Darrieux n’ont rien d’idéologiques. Elle a simplement conclu un marché avec les Allemands : sa participation à ce voyage contre la libération de son fiancé, le diplomate dominicain Porfirio Rubirosa, assigné à résidence à Bad Nauheim, car soupçonné d’espionnage. « Je n’étais qu’une femme amoureuse », dira-t-elle. Or l’amour, c’est bien connu, rend aveugle : durant son séjour outre-Rhin, elle ne se pose ni ne pose aucune question, obnubilée par sa mission. Ses compagnons de voyage ne seront pas plus curieux. Aussi devront-ils se justifier le moment venu devant les comités d’épuration. Albert Préjean, avec son franc-parler habituel, reconnaîtra alors « une connerie ».
Comme Jérôme Bimbenet en fait le constat, « après 1945, c’est une autre Danielle Darrieux qui voit le jour ». Elle a gagné en maturité : on s’en aperçoit aux personnages qu’elle interprète dans les films de Max Ophüls, La Ronde en 1950, bientôt suivi du Plaisir en 1952 (avec Jean Gabin), puis ce chef-d’œuvre qu’est Madame de… en 1953 (avec Charles Boyer et Vittorio de Sica). La frivolité légendaire de l’actrice y prend un tour plus grave et mélancolique. C’est sans doute cette insoutenable légèreté, où réside essentiellement sa séduction, qui caractérise le mieux Danielle Darrieux. N’est-il pas en effet remarquable, voire poignant, de découvrir, sous ce visage en apparence toujours aussi insouciant et drôle, l’essence d’un tragique français ?