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Notes de lecture

Dans le même numéro

Comprendre le génocide des Arméniens. De 1915 à nos jours de Hamit Bozarslan, Vincent Duclert et Raymond Kévorkian

avril 2022

Le génocide perpétré durant la Première Guerre mondiale par l’Empire ottoman contre ses sujets arméniens peuplant historiquement l’Asie Mineure est un événement majeur de l’époque contemporaine et actuelle. Il l’est parce qu’il inaugure le xxe siècle, cet « âge des génocides », pour reprendre le sous-titre de l’étude de l’universitaire et diplomate américaine Samantha Power. Il l’est par la volonté d’un gouvernement, d’un État et de certains segments de la société de détruire un groupe ethnique intégré à l’Empire, ayant contribué à sa puissance autant qu’à sa splendeur. Il l’est par l’incapacité de la communauté internationale, et particulièrement des Alliés vainqueurs de la Première Guerre mondiale, de prendre la mesure historique de cette tragédie et d’empêcher sa répétition, puisque l’arsenal juridique n’a été déployé qu’après la destruction des Juifs d’Europe avec le procès de Nuremberg et la Convention des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948. Il l’est à travers le combat mené depuis les années 1960, qui dure toujours, pour la qualification rétrospective de génocide, étape nécessaire pour un peuple saturé de mémoire, mais toujours privé de deuil, pour ne rien dire des réparations. Il l’est avec le déni constamment opposé depuis 1923 par la nouvelle Turquie face à la réalité de la destruction des Arméniens et à l’ampleur même des massacres. Il l’est par le réveil de la mémoire et de l’histoire dans la société civile en Turquie.

Les études interdisciplinaires, très documentées et d’une grande précision, menées par des chercheurs en Europe, aux États-Unis et depuis peu en Turquie même, contribuent à nous éclairer sur les faits et sur les enjeux contemporains qu’ils induisent. Comprendre le génocide des Arméniens exige donc de mener de grandes enquêtes qui établissent cette connaissance nécessaire de l’événement, aussi précise que globale. Les victimes doivent être restituées dans ce qu’elles ont été, dans la manière dont elles ont péri, et la destinée des rares survivants doit être relatée. De la même façon, les bourreaux et les responsables doivent être identifiés et révélés dans leurs intentions comme dans leur modus operandi. L’impunité dont la plupart ont bénéficié doit être révélée. L’enquête sur les témoins du génocide, engagés ou passifs et parfois complices, constitue un troisième temps de l’enquête.

Une grande place doit être accordée à la question du déni. Le déni du génocide en Turquie ne cesse de mobiliser le pouvoir politique et une grande partie de la société pour défendre la nation menacée par les « allégations arméniennes ». En effet, la reconnaissance de la destruction des Arméniens mettrait en péril l’histoire officielle, transmise en Turquie depuis l’avènement de la République de Mustafa Kemal en 1923. De fait, le déni s’accompagne d’une relecture des événements qui forme une contre-histoire. Les historiens turcs indépendants, voire dissidents, de plus en plus nombreux, travaillent sous la menace permanente de la répression. Les auteurs de l’histoire officielle minimisent, relativisent, voire occultent l’ampleur des violences en soulignant que la population arménienne recensée et massacrée est bien inférieure aux chiffres admis par les recherches indépendantes. Ils affirment que des éléments incontrôlés sont les principaux responsables des exactions et que les Turcs ont été victimes des mêmes destructions. Enfin, ils expliquent que les Arméniens tentés par la trahison devaient être déplacés loin des lignes de front et qu’ils sont eux aussi responsables de nombreux massacres. Certains invoquent même un génocide turc, perpétré par les Arméniens sur le front du Caucase entre 1917 et 1919.

Ces tenants de la négation récusent toute intentionnalité criminelle de l’État ottoman et toute responsabilité de la nation turque dans la disparition des Arméniens d’Anatolie. Ils justifient les massacres dont ils ont été victimes par une convergence de faits liés à la violence de la guerre. Les 300 000 morts arméniens qu’ils consentent à reconnaître ne seraient pas plus exceptionnels que les trois millions de Turcs disparus dans le premier conflit mondial. Ils interprètent enfin les efforts conduits en direction de la vérité historique comme autant de preuves d’un complot contre l’identité nationale, voire contre l’existence même de la Turquie. Le rôle que joue la Turquie de Recip Tayipp Erdoğan sur la scène internationale n’est guère de nature à l’instauration d’un climat serein. La guerre du Haut Karabagh, menée par l’Azerbaïdjan avec l’aide active de la Turquie, a réveillé le traumatisme du génocide. Tant qu’elle perdurera, la négation permanente du génocide arménien n’apportera ni paix ni stabilité à cette région du Caucase, à l’intersection des mondes européen et asiatique.

Tallandier, 2022
576 p. 12 €

Eugène Berg

Eugène Berg, né le 23 septembre 1945, est un essayiste et diplomate français. Spécialiste de la Russie et du Pacifique, il a notamment publié Non-alignement et nouvel ordre mondial (1980).

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