La philosophie au risque de la préhistoire de Philippe Grosos

Préface de Jean Guilaine

La thèse défendue par l’auteur, c’est que l’archéologie de la philosophie ne saurait se constituer sans confrontation à l’archéologie préhistorique.


Reprenant le propos de Fernand Braudel, Philippe Grosos pense la Grèce antique non point comme une origine mais comme la conséquence d’un très long processus qui commença par la rupture causée par le passage du Paléolithique récent au Néolithique. Aussi ce que nous avons coutume d’appeler le « miracle grec » s’avère-t-il moins un commencement qu’une transition rendue possible par le processus de néolithisation. La compréhension du monde méditerranéen à l’âge des métaux devrait éclairer d’un jour nouveau la naissance de la philosophie. Mais pourquoi la philosophie naît-elle en Grèce au tournant du ve et du ive siècles, et pourquoi pas en Égypte ou à Sumer ? Et surtout, pourquoi naît-elle si tardivement, alors que l’écriture fut inventée à Sumer en 3300 avant notre ère ?

Le temps auquel nous sommes renvoyés est celui d’une très longue durée, relevant non pas d’une histoire mais d’une préhistoire, d’une archéologie. S’il y a, parmi les sciences humaines, une discipline dont les philosophes se sont fort peu souciés, c’est bien l’archéologie. Husserl et Foucault en ont fait un usage métaphorique. Le premier voulait faire de la phénoménologie une « science de l’originaire », qui se donne pour tâche de dégager des multiples couches sédimentées du réel le socle d’évidence, le fondement de toute phénoménalisation. Il a toujours regretté que le terme d’archéologie, parfaitement adapté selon lui à la philosophie, ait déjà été réservé à une science positive. Chez Foucault, il ne s’agit plus de dégager un sol originaire, mais des « archives », qui définissent « l’énonçabilité » des choses et, à même la masse des choses dites, « le système général de la formation et de la transformation des énoncés ». Cependant, le philosophe ne saurait se contenter d’un usage métaphorique de l’archéologie. Mais quel en serait le sens propre ?

La thèse défendue par l’auteur, c’est que l’archéologie de la philosophie ne saurait se constituer sans confrontation à l’archéologie préhistorique : « Tenir compte de la préhistoire, ou plus précisément des données issues de l’archéologie préhistorique afin de penser les conditions d’apparition de la philosophie, n’a rien de saugrenu. » À quelle nécessité la philosophie répond-elle, à la fin du second âge du fer, une fois achevé le processus de néolithisation ? La philosophie ne s’est jamais intéressée à la préhistoire. Ce qui fait défaut, c’est une philosophie de la préhistoire, c’est-à-dire une philosophie capable de comprendre que les cultures du Néolithique, en rompant avec celles du Paléolithique récent, ont construit un univers symbolique au sein duquel naîtrait la philosophie. La rupture du Néolithique avec le Paléolithique oppose deux modes d’être au monde, deux ontologies : la première est celle des chasseurs-cueilleurs semi-nomades qui vivent parmi les vivants dans l’ignorance de toute hiérarchie. Les nombreuses pages que l’auteur consacre à l’art pariétal montrent que pendant plus de 30 000 ans, le motif animalier fut largement dominant, réduisant la figuration humaine à de rares apparitions. L’ontologie sous-jacente à ce monde du Paléolithique récent est restée pendant des millénaires « de type participatif ». Au cours du Néolithique, l’ontologie participative cède la place à celle des agro-pasteurs, « de type présentiel », où la figure humaine émerge dans sa singularité. Quelle est dès lors la place de la diversité animale dans cette nouvelle configuration, où la figure humaine acquiert une telle supériorité intellectuelle que tout vivant ne pourra plus être pensé que comparativement à elle. « Le mode d’être du monde grec du ve et ive siècles, issu du processus de néolithisation, a depuis longtemps conditionné la représentation de la diversité animale à l’activité et à la présence humaines, entérinant ainsi, bien au-delà de ce que les philosophes pouvaient en penser, le fait que l’homme soit devenu mesure de toutes choses. »

Significative à cet égard est la manière dont la philosophie naissante pense les rapports entre les hommes et les bêtes, car elle conditionne à son tour la manière dont elle envisage les rapports que les humains entretiennent entre eux. Alors que Platon ne prête que très peu d’attention aux animaux, il n’en va pas de même pour Aristote, qui leur consacre plusieurs traités. Mais Aristote fut aussi le penseur du politique et de l’éthique : la figure humaine qui se place désormais au centre des représentations, c’est l’homme et non la femme, l’adulte et non l’enfant, le citoyen libre et non l’esclave. Telle est cette ontologie présentielle qui va s’imposer depuis le Néolithique : « La question est dès lors de savoir jusqu’où la philosophie, du moins lors de sa naissance, peut ou doit être interprétée comme l’entérinement d’une ontologie de type présentiel. » La philosophie naissante continue donc le processus de la néolithisation. Ainsi, dans le Timée de Platon, le démiurge agit comme un artisan et un ouvrier du Néolithique, faisant usage des grandes inventions technologiques : la forge, la fonte, l’alliage, la poterie, le traitement de la cire, la menuiserie. « Face à un monde ayant mis l’humain au centre de toutes les investigations, la philosophie naissante ne pouvait certes qu’entériner cette ontologie unique, c’est-à-dire user de la force démonstrative du logos… » Demeure la question : le logos pouvait-il naître dans une autre langue que celle de Parménide ?

Cerf, 2023
207 p. 18 €