Le New Deal vert mondial de Jeremy Rifkin
Trad. par Cécile Dutheil de la Rochère
Toute la pensée que développe ce livre figure dans son sous-titre : « Pourquoi la civilisation fossile va s’effondrer d’ici 2028 – le plan économique pour sauver la vie sur Terre ». En faisant état de diverses initiatives, en particulier la création d’une commission spéciale au sein de la Chambre des représentants dont la mission serait de lancer un « New Deal vert » pour l’Amérique, résolution soutenue par cent représentants et plusieurs candidats à la présidentielle, Jeremy Rifkin estime que ce sera le thème central de la campagne présidentielle de 2020.
Les derniers sondages effectués aux États-Unis sont en effet éloquents : 73 % des personnes interrogées pensent que le réchauffement global est en cours (10 % de plus qu’en 2015) ; 48 % des Américains sont d’accord pour dire que les gens en sont affectés partout aux États-Unis (16 % de plus qu’en 2015) ; 67 % pensent qu’il affecte la population mondiale pauvre ; 74 % qu’il affecte les espèces animales et végétales ; et 75 % qu’il affecte les générations futures. Ces chiffres paraissent étonnants, dans un pays qui a porté au pouvoir un « négationniste » notoire du réchauffement climatique, qui soutient sans limite les énergies fossiles, surtout le charbon.
Selon ses partisans, ce New Deal vert devrait permettre de produire 100 % de l’électricité des États-Unis à partir de sources propres et renouvelables d’ici dix ans, d’améliorer son réseau énergétique et de transports ainsi que le secteur du bâtiment, d’augmenter son efficacité énergétique, d’investir dans la recherche-développement de technologies vertes, et de proposer des formations pour les emplois nés de cette nouvelle économie. On voit qu’il s’agit d’une mutation de société d’ampleur à réaliser en un délai record. Le coût de production des énergies solaire, éolienne et autres, tombé à 32 euros/mégawatt pour la première et à 25 euros pour la seconde, les rend d’ores et déjà « meilleur marché » que les centrales à gaz, à charbon et les réacteurs nucléaires les plus efficaces. Déjà, la transition énergétique est partout en cours : Total, qui ne se qualifie plus Big Oil, mais Big Energy, a acquis déjà 6 milliards d’euros d’actifs dans l’électricité verte (Saft, Direct Energy, Total Energy) secteur vers lequel elle oriente 10 % de ses investissements et qui emploie 10 % de ses employés.
La disparition de la civilisation fossile se traduira par la disparition de trillions d’actifs qui partiraient en fumée, combustibles fossiles qui resteront dans le sol, à cause de la réduction de la demande, de même que les pipelines, les plateformes pétrolières, les installations de stockage, les usines de traitement pétrochimiques et les industries étroitement liées à l’exploitation des combustibles fossiles. Résultat : 90 trillions d’euros risquent d’être bloqués, soit plus que le produit mondial annuel.
Jeremy Rifkin est persuadé qu’il est parfaitement possible de réussir une telle mutation. Il s’appuie essentiellement sur le fait que d’ici huit ans, les énergies solaire et éolienne devraient être « bien meilleur marché » que les énergies fossiles, et que cela conduira à une épreuve de force avec l’industrie des combustibles fossiles. En conséquence, les investisseurs, attirés par des rendements plus élevés, se porteront spontanément vers les énergies vertes et renouvelables, qui prendront une place croissante, puis prépondérante dans le mix énergétique. Il est vrai que les fonds de pension, les banques et certains fonds souverains se désinvestissent peu à peu du secteur des énergies fossiles, mais ce n’est pas le cas des pays producteurs de pétrole, de gaz ou de charbon.
On aimerait bien partager son optimisme, ce qui suppose d’accorder une confiance totale aux forces du marché, pour penser que l’industrie américaine, puis mondiale, pourra fournir toutes les installations requises en un laps de temps si court et que le secteur des fossiles ne sera pas en mesure de réduire ses coûts et ses émissions. En outre, cela implique qu’aucune percée technologique, comme la capture et la séquestration du carbone, n’interviendra durant cet intervalle, de nature à prolonger la durée de vie des centrales classiques devenues beaucoup plus performantes.
De même, on peut espérer que le pari technologique des « émissions négatives », c’est-à-dire la possibilité de retirer le CO2 présent dans l’atmosphère, sera tenu, au moins partiellement. La solution la plus simple est de planter des arbres : bon nombre de sociétés, de villes, de régions s’y sont engagées. Une seconde possibilité repose sur la bioénergie, qui consiste à faire pousser des arbres ou des plantes à croissance rapide, comme le miscanthus (herbe à éléphant), le saule, le peuplier ou l’eucalyptus ; cette biomasse sera ensuite brûlée pour produire de l’électricité ou de la chaleur. Bien des efforts sont en cours, comme cette start-up française qui a mis au point un procédé permettant de mettre fin au torchage du gaz, sur les 16 000 plateformes pétrolières existant dans le monde.
Il paraît plus réaliste d’espérer qu’à partir de 2028, toutes les nouvelles centrales thermiques seront à énergies vertes, mais pas de s’attendre à ce que toutes les centrales existantes soient rayées de la carte, ce qui risquerait de se traduire par de sérieux déficits. Aux yeux de Jeremy Rifkin, une telle disruption devrait se produire entre 2023 et 2030, ce qui représente une avance de vingt ans sur l’objectif de neutralité carbone en 2050 que se sont fixé la plupart des signataires de l’accord de Paris de 2015. Pour le moment, sur les 196 pays signataires, seuls 66 d’entre eux, des pays en développement surtout, pesant pour 6, 8 % des émissions mondiales, se sont engagés à accroître leurs efforts, mais n’y figurent ni l’Allemagne, qui a décidé de ne sortir du charbon qu’en 2038, ni la France, qui se veut à l’avant-garde de la lutte contre le réchauffement climatique. La communauté internationale sera-t-elle capable d’entrer dans une ère écologique proche de zéro carbone au cours des vingt prochaines années ? Il s’agit pour elle d’une question de survie.