Une histoire des banlieues françaises d’Erwan Ruty
Il n’est jamais aisé d’historiciser un objet neuf à l’échelle de l’histoire contemporaine, en l’occurrence, les banlieues populaires françaises, tant le recul manque pour prétendre en proposer une histoire globale. Il faut donc saluer l’ambition du livre d’Erwan Ruty, quand bien même le titre de son ouvrage est en partie trompeur. Les banlieues populaires ne forment pas en effet la géographie physique des banlieues françaises. Mais alors que faudrait-il dire ? « Banlieues défavorisées », « banlieues sensibles », « quartiers », « cités » ? Aucune de ces formules tant usitées durant les années 1980 ne fut convaincante…
À dire vrai, cette histoire des banlieues populaires françaises tient moins d’une analyse historique de ces lieux, socialement et politiquement mis au ban de l’espace du droit commun, que d’une chronique fouillée et précise de la France périurbaine des quarante dernières années, l’auteur s’attachant à faire le récit de l’évolution de ces lieux en miroir de l’évolution sociopolitique du pays. Aucun fait, ou presque, ne manque, qu’ils s’inscrivent dans la vie politique du pays, la vie des idées, les mutations économiques de l’appareil productif français, les différents positionnements de l’État dans la gestion du pays, ou les révolutions culturelles inhérentes aux transformations de la société française, qu’elles s’incarnent dans l’émergence des musiques dites « urbaines » pour ne pas dire « populaires » – un vocable paradoxalement réservé à la variété française –, dans les nouvelles formes d’écriture cinématographique, ou dans la propension de la langue française à fricoter avec des apports venus d’ailleurs.
Lire cette histoire des banlieues françaises, c’est se replonger dans des événements en partie oubliés : les premières polémiques sur le voile à l’école, les tentatives de récupération politique par la gauche socialiste de la lutte contre le racisme et pour l’égalité de la Marche des beurs de l’automne 1983 pour capitaliser sur le prétendu « vote beur » en créant le très médiatisé SOS Racisme, l’irruption sur la scène artistique du rap et du graff et, plus tôt, des radios libres qui donnèrent à entendre les points de vue sur la société française de populations jusque-là inaudibles… Et partant de là, remettre en perspective notre France du séparatisme social, qui identifie plus justement le contexte de rupture du modèle français d’intégration, que l’hypothèse « ethnique » ne valide évidemment pas.
Cependant, à force de lister la multiplicité des faits sociaux qui ont traversé le pays et de les confronter à la vie sociale des banlieues populaires, l’ouvrage est parfois guetté par le piège du « roman » des banlieues. Dit autrement, son histoire des banlieues tient davantage du roman auquel on tisse les fils d’un réel parfois trop rapidement documenté – au prix de quelques anachronismes – et qui peine à tenir dans la longueur le fil du récit. En quoi le rap, l’actualité cinématographique ou certains ressorts de la politique de la ville traduisent-ils les orientations politiques mises en œuvre dans ces lieux ? Comment, précisément, les événements au Proche et au Moyen-Orient ont-ils eu prise sur les acteurs sociaux ? Sur quels faits incontestables s’appuie l’hypothèse d’un gouvernement néocolonial de ces territoires ? Pour être réellement démontrée, celle-ci demanderait un appareil plus précis de sources. On peut regretter, à cet égard, que les analyses s’appuient sur des citations d’auteurs qui ne sont pas toujours les plus rigoureux et les plus stimulants en matière d’analyse sociopolitique des banlieues populaires françaises. Si l’histoire politique des banlieues populaires reste encore à écrire, cette histoire des banlieues d’Erwan Ruty a le mérite d’y apporter une intéressante contribution.