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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le malaise turc de Cengiz Aktar

mars 2021

« Aucun autre oiseau ne peut s’abriter dans un nid que le propriétaire a dû fuir, celui qui détruit un foyer ne peut avoir de foyer, dans la terre de la cruauté s’épanouit seule la cruauté… » C’est par ces mots de Yashar Kemal (1923-2015) que Cengiz Aktar, politiste de renom et défenseur des droits humains et des minorités enseignant désormais à Athènes, introduit ses lecteurs à la malédiction de la République turque, « née sous le signe du Scorpion » le 29 octobre 1923. Concis autant qu’érudit, l’ouvrage permet de suivre la trajectoire d’un empire constituant, à ses propres yeux, la troisième incarnation de Rome, jusqu’à son processus d’occidentalisation au xixe siècle, qui connaît une rupture brutale avec la « nationisation » du tournant du xxe siècle par le nettoyage ethnique, le génocide, le nationalisme à outrance et un culte de l’État qui lui confère le droit de vie et de mort sur ses sujets. Flirtant à ses débuts avec l’Union européenne, une certaine gauche libérale et la mouvance kurde, le régime d’Erdoğan a, in fine, fait sienne la « philosophie politique » qu’il a héritée de ses prédécesseurs, à preuve ses 300 000 prisonniers, ses dizaines de milliers de « morts civiques » exclus des universités ou de la fonction publique ou encore ses 41 694 victimes entre 2002 et 2019, « suite à un acte directement hostile de l’État ou indirectement, suite au manquement à son devoir de protéger ses citoyens ». En quelques pages très synthétiques, Aktar présente également l’état de délabrement dans lequel se trouve la Turquie d’Erdoğan, de l’éducation à la justice, de l’économie à la corruption, du désastre écologique à l’ascension fulgurante de la très kitsch Diyanet, « présidence des affaires religieuses » dont l’ignorance en la matière spirituelle frappe les imaginaires. Traçant les contours du Kulturkampf qui a traversé l’histoire ottomane tardive et républicaine, l’auteur montre comment l’erdoganisme pense et agit comme une rupture avec le passé occidentalisé du pays pour devenir le fer de lance d’un nouveau processus, qu’il décrit par le néologisme de « désoccidentalisation ». Soulignons aussi l’importance des entretiens qu’Aktar a réalisés avec l’historien Étienne Copeaux et la sociologue Nilüfer Göle, en annexes de son ouvrage.

Empreinte, 2020
104 p. 9,80 €

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

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Science sans confiance

On oppose souvent science et croyance, comme si ces deux régimes de discours n’avaient rien de commun. Pourtant, l’expérience nous apprend que c’est généralement quand l’un des deux fait défaut que l’autre subit une crise. Dans le contexte pandémique actuel, l’incapacité des experts et des gouvernants à rendre compte dans l’espace public des conditions selon lesquelles s’élaborent les vérités scientifiques, aussi bien qu’à reconnaître la part de ce que nous ne savions pas, a fini par rendre suspecte toute parole d’autorité et par faciliter la circulation et l’adhésion aux théories les plus fumeuses. Comment s’articulent aujourd’hui les registres de la science et de la croyance ? C’est à cette question que s’attache le présent dossier, coordonné par le philosophe Camille Riquier, avec les contributions de Jean-Claude Eslin, Michaël Fœssel, Bernard Perret, Jean-Louis Schlegel, Isabelle Stengers. À lire aussi dans ce numéro : l’avenir de l’Irak, les monopoles numériques, les enseignants et la laïcité, et l’écocritique.