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Notes de lecture

Dans le même numéro

Pourquoi l’Empire ottoman ?. Six siècles d’histoire d'Olivier Bouquet

janv./févr. 2023

À travers ces pages se profile un empire qui trouve la source de sa durabilité, mais aussi de sa faiblesse, dans ses dualités et contradictions, qui deviennent ingérables dans ce xixe siècle qui est celui des réformes autant que de la politisation vertigineuse des identités confessionnelles et linguistiques.

Le xiiie siècle micrasiatique est connu comme celui des beylicats turciques, ces principautés aux contours flous, tantôt alliées tantôt ennemies. Pourquoi le beylicat ottoman s’est-il singularisé au tournant du siècle suivant, pour se doter d’une assiette territoriale absolument démesurée au xvie siècle et connaître ensuite une longue et sanglante désintégration ? Et, un siècle après sa disparition, pourquoi son héritage continue-t-il à alimenter une violente nostalgie d’empire dans la Turquie d’Erdoğan et la crainte d’un néo-ottomanisme, notamment chez les Arméniens, les Kurdes, les Arabes ou les sociétés balkaniques ?

D’une grande érudition, l’ouvrage d’Olivier Bouquet, professeur d’histoire ottomane à l’université Paris-Cité, ne répond pas à ces questions, mais grâce à une documentation abondante, notamment en ottoman et en turc, un effort original de chronologisation et un protocole de recherche privilégiant tour à tour la charpente institutionnelle civile et/ou militaire étatique, les évolutions sociales, les tendances économiques et les courants culturels et idéologiques, il permet de situer l’empire du « Grand Turc » sur son étendue tricontinentale dans la longue durée. À travers ces pages se profile un empire qui trouve la source de sa durabilité, mais aussi de sa faiblesse, dans ses dualités et contradictions, qui deviennent ingérables dans ce xixe siècle qui est celui des réformes autant que de la politisation vertigineuse des identités confessionnelles et linguistiques : centralisation et fragmentation territoriale, avec la multiplication des entités aux statuts dérogatoires, volonté de fixer les hommes et les choses comme condition de la réalisation de l’« ordre du monde », et nécessité de prendre en compte les dynamiques centrifuges, disposant souvent de ressources de violence à la hauteur de leurs ambitions, sacralité dynastique qui survit à nombre de régicides et émergence de puissants pôles de pouvoir, ancrage dans un islam parfois orthodoxe qui coexiste avec la « coutume » et prétention de constituer la « Troisième Rome », transcendant nations et confessions…

Avec le processus d’occidentalisation et les réformes du xixe siècle, l’empire tente de se faire modeste, renonce à être un « ordre universel » (Nizam-i Alem) pour se projeter désormais dans un simple « ordre nouveau » (Nizam-i Cedid), mais apporte aussi la preuve de la sagacité d’Ibn Khaldûn (mort en 1406) : il est plus difficile de réformer un État existant que d’en fonder un nouveau. Ici, pas plus qu’en Chine ou en Iran, les réformes, notamment administratives, fiscales et militaires, n’échouent pas au sens propre du terme, mais alors que l’empire entre à son tour dans l’ère des radicalités européennes, elles pèsent peu face à la blessure narcissique de n’être plus qu’« arriération » et « déclin » après avoir été grandeur et majesté. Loin de tout libéralisme politique, le processus d’occidentalisation de l’empire s’accompagne de la formation d’une intelligentsia turque acquise au Vulgarmaterialismus et au darwinisme social considérant les nations comme des espèces biologiques en lutte pour la survie.

Bien sûr, l’expérience ottomane aurait pu se conclure autrement que par une disruption sanglante. Nombre d’Ottomans libéraux, notamment turcs et/ou musulmans, n’estimaient-ils pas que les réformes devaient aller plus loin pour inclure une véritable décentralisation de l’empire, permettre une authentique représentation administrative et politique des communautés non turques, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes, et ouvrir la voie de la « démilitarisation » des « structures sociales » du groupe turc lui-même ? Toujours est-il que se déployant sur une scène historique marquée par les nationalismes et les sanglantes rivalités intra-européennes, les radicalismes « fin de siècle » ottomans débouchèrent sur la formation du premier parti-État du monde, avec la dictature du Comité Union et Progrès (1913-1918), l’entrée, sans provocation aucune de la part des Alliés, de l’empire dans la Grande Guerre aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, le génocide des Arméniens et des autres chrétiens d’Orient de 1915 et les guerres de dislocations post-impériales, dont on ressent encore les secousses des Balkans au Caucase en passant par le Levant.

Gallimard, 2022
560 p. 11,20 €

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

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