Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

Emmanuel Mounier d’hier à aujourd’hui. L’actualité d’une pensée

de Jacques Le Goff

octobre 2021

L’ouvrage de Jacques Le Goff, fruit d’une série d’entretiens avec Jean-Yves Boudehen, sort de l’oubli la pensée du fondateur d’Esprit, Emmanuel Mounier1. Un oubli dû à l’usure du temps, mais aussi à des causes plus profondes : pour beaucoup, Emmanuel Mounier demeure un penseur chrétien, ce qui devrait d’emblée limiter la portée de son œuvre. Or, s’il fut effectivement un chrétien véritable, Mounier ne cessa d’affirmer la laïcité comme un absolu de sa pensée. De la même manière, quand, pendant la Seconde Guerre mondiale, il fit reparaître la revue Esprit ou participa à l’école d’Uriage – ce que les champions de l’anachronisme ont vu comme une adhésion à Vichy –, il démontra qu’il se situait à mille lieues de la collaboration, qu’il s’engageait au contraire au cœur de la mêlée, ce qui lui valut d’être emprisonné, puis libéré au terme d’une grève de la faim qui ne fut pas sans conséquences sur sa santé et son décès prématuré, à l’âge de 45 ans, en 1950.

Il est vrai que le personnalisme, cher à Mounier, peut prêter à confusion. Mais, derrière le mot qui paraît usé, se tient une double volonté. Tout d’abord, Mounier se refuse à l’esprit de système. Il préfère exposer sa pensée au risque de l’événement qui sera, selon ses mots, « son maître intérieur », conduisant la revue en première ligne des combats de l’époque, pendant la guerre d’Espagne notamment. L’autre souci de Mounier est de sortir l’individu de son quant-à-soi, l’homme étant alors un être sans, et de promouvoir un être pour, qui constitue la clé du personnalisme. Il n’oppose pas individu et personne, mais s’attache à montrer la tension entre ces deux pôles.

L’homme est une tâche et non un donné. Le grand mérite du travail de Jacques Le Goff est de montrer combien cette œuvre demeure actuelle. Mounier sera proche du marxisme, non en tant que doctrine politique mais pour sa capacité à démonter les mécanismes de l’exploitation. Il fera de même avec la technique, en n’oubliant pas, contrairement à un Jacques Ellul, que celle-ci contribue aussi à libérer l’homme de contraintes avilissantes.

Cela conduira Mounier à explorer les rapports de l’humain avec la nature. Condamnant les dérives utilitaristes de l’homme dans sa relation au vivant, invitant à « réapprendre le sens charnel du monde », il porte le fer contre l’idée de propriété, point d’orgue de l’individualisme, qui coupe du monde et conduit, par surcroît, à un accaparement répulsif d’autrui, le projetant dans une logique de l’avoir et l’éloignant de sa vie intérieure.

Jacques Le Goff montre combien Esprit a marqué ce que l’on nommera la « deuxième gauche », de Jacques Delors à Michel Rocard et Edmond Maire. À l’heure où la gauche s’effondre, la pensée de Mounier révèle l’une des causes fondamentales de son naufrage : l’oubli du fait qu’il n’est pas de visée politique sans visée sur l’homme. Le personnalisme est d’abord une attention au monde, et plus précisément à ceux que les systèmes sociaux excluent. En se laissant guider par les sirènes du marché, les politiques oublient qu’ils devraient avoir le bonheur comme but ultime. Pourquoi ainsi se référer au PIB comme unique évaluation de l’état d’une société ? Pourquoi se refuser à ces indicateurs de bien-être et de bien commun ? Mounier identifierait ici notre incapacité à réfléchir à hauteur d’homme. Lorsque Edmond Maire lance, à l’adresse des trotskistes de la CFDT au congrès de Brest, « Camarades, sortez de vos sarcophages », il ne croit pas si bien dire. La conquête des droits peut perdre de vue les nécessaires solidarités et alimenter l’individualisme contemporain. Il est significatif que Michel Rocard ait mis l’accent sur la refonte indispensable du régime des retraites, et qu’aujourd’hui celle-ci demeure la mère des batailles, le danger étant de la réduire à une seule mesure paramétrique.

Au terme de ce parcours dans la pensée et l’action d’Emmanuel Mounier, Jacques Le Goff ne livre pas de recettes pour le monde de demain, mais il relaie la question décisive posée par le fondateur d’Esprit : « L’homme va-t-il sombrer dans une médiocre satisfaction bourgeoise ou prendre appui sur cette libération matérielle pour un nouvel essor spirituel ? » Si l’on veut bien sortir le mot « spirituel » de ses gangues fondamentalistes, on revient sans nul doute à la volonté première d’Esprit et de son fondateur : refaire la Renaissance.

  • 1. Il est à noter que les Presses universitaires de Rennes et l’Association des amis d’Emmanuel Mounier ont entrepris de rééditer ses œuvres complètes, sous la direction d’Yves Rouillière.
Presses universitaires de Rennes, 2021
220 p. 20 €

Jacques-Yves Bellay

Essayiste et romancier, il a récemment publié Ne dis pas tout à la mémoire (Yellow Concept, 2020), livre pour lequel il a obtenu le Grand Prix du roman des écrivains de Bretagne.

Dans le même numéro

Leçons rwandaises

La publication du rapport Duclert a réouvert le débat sur les responsabilités du gouvernement, de la diplomatie et de l’armée françaises dans le génocide des Tutsi au Rwanda. À partir d’une lecture de ce rapport, le présent dossier propose de réfléchir à ce que nous avons appris, dans les vingt-cinq ans qui nous séparent des faits, sur l’implication de la France au Rwanda. Quelles leçons peut-on tirer des événements, mais aussi de la difficulté, dans les années qui ont suivi, à s’accorder sur les faits et à faire reconnaitre la vérité historique ? Quels constats cette histoire invite-t-elle sur le partage des responsabilités entre autorités politiques et militaires, sur les difficultés inhérentes aux opérations extérieures, notamment en Afrique, et enfin sur le bilan de ces interventions, au moment où la France choisit de réduire sa présence au Sahel ? Au-delà du seul cas français, l’échec de la communauté internationale à prévenir le génocide rwandais invite en effet à repenser le cadre des interventions armées sur les théâtres de conflits et de guerres. À lire aussi dans ce numéro : l’avenir de l’Afghanistan, djihadisme et démocratie, gouverner le trottoir, à qui profite le crime ?, le retour à Rome d’Hédi Kaddour et le carnaval Belmondo.