La guerre permanente. L’ultime stratégie du Kremlin de Marie Mendras
À ceux qui mettent en avant le besoin impératif de négocier avec Vladimir Poutine pour mettre fin à la guerre en Ukraine, le livre de Marie Mendras répond d’une manière on ne peut plus claire : la guerre est consubstantielle à la dictature russe d’aujourd’hui. La spécialiste reconnue de la Russie et de l’Ukraine démontre point par point comment, de la deuxième guerre de Tchétchénie à l’invasion de l’Ukraine, la logique d’agression de Vladimir Poutine est à l’œuvre. Pour paraphraser un célèbre roman, la guerre est son métier.
Pur produit du KGB (devenu FSB après la disparition de l’URSS), le potentat du Kremlin, dès son arrivée au pouvoir en 1999, organise des attentats meurtriers à Moscou, qui font plus de cent cinquante morts, pour justifier l’écrasement de Grozny. Viendront, dans la foulée, les interventions militaires en Géorgie, la reconnaissance de l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie, la participation à l’écrasement de la démocratie en Biélorussie, le soutien à Bachar el-Assad en Syrie, l’annexion de la Crimée en 2014 et la guerre dans le Donbass, jusqu’à l’invasion de l’Ukraine en février 2022.
Poutine et ses affidés n’ont jamais admis la disparition de l’Union soviétique, qualifiée de plus grande catastrophe du xxe siècle, et l’ouvrage démontre la volonté du pouvoir russe de reconstituer l’ancien empire. Par aveuglement, par souci de ménager le régime, les puissances occidentales ont cédé à l’illusion d’accords possibles. Ceux de Minsk en 2014 ont fait croire à la paix, sauf qu’ils étaient imprécis sur de nombreux points et qu’en réalité, les Russes n’ont jamais eu l’intention de les appliquer et que, de leur côté, les Ukrainiens étaient plus que dubitatifs, s’estimant lésés sur de nombreux points.
Le livre de Marie Mendras apporte des éclairages décisifs sur la nature même du régime que Poutine a mis en place. Dès 2007, dans son discours à la conférence de Munich sur la sécurité, Poutine est sans équivoque sur sa haine de l’Occident et annonce les conflits à venir. Discours qu’il reprendra lors de l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Pékin début février 2022, juste avant l’invasion de l’Ukraine.
Supprimant toute opposition interne au moyen d’une répression féroce, garrottant les médias et tout corps intermédiaire, le régime russe a anéanti la société civile, transformant les individus en personnes atones qui ne pensent qu’à une seule chose, sauver leur peau. Les rares résistants à cette forme de totalitarisme font preuve d’un courage insensé, terminant soit en exil, soit dans des geôles sinistres. Reste que, malgré les persécutions, une résistance active demeure et commence à prendre de l’ampleur tant en Russie qu’au sein de la diaspora. Marie Mendras pense que cette Russie-là fait sans doute plus peur à Poutine que l’Otan ou l’Ukraine.
Comme tout régime non démocratique, celui-ci recourt à la violence extrême et au désir fou d’annihiler l’ennemi par crainte de disparaître lui-même. C’est un régime en mode survie. Les dictatures finissent toujours par s’autodétruire. C’est ce que prédit l’autrice à la fin du livre. L’invasion de l’Ukraine est la guerre de trop. Si l’Occident arrive à fournir aux Ukrainiens les armements nécessaires, Poutine perdra cette guerre et ne s’en remettra pas. À quel prix humain pour la population ukrainienne et le peuple russe, qui en sortira exsangue et sans avenir ?
Ce livre, clair et facile à lire, nous place devant nos responsabilités face à la tyrannie. On ne discute pas avec le diable, même avec une longue cuillère, car celui-ci pratique avec délice l’art du mensonge et de la dissimulation. Notre président l’a bien compris après avoir tenté de convaincre, en vain, le tyran de Moscou à la fin de l’année 2022 et au début 2023. Il y a une forme d’aveuglement volontaire, ou pas, à réclamer l’ouverture de négociations. En l’état, celles-ci ne conduiraient qu’à l’anéantissement de l’Ukraine en tant qu’État souverain et démocratique. En réalité, les tenants d’un compromis le savent bien et les discours pacifistes et autres propos à bas bruit sur le respect du régime russe ont de vieux relents anti-américains ou expriment le désir d’une Europe des nations, c’est-à-dire impuissante face aux défis du temps. La Guerre permanente est un appel à la lucidité géopolitique et au courage.