Le proche et le lointain : Kaïdara, d’Amadou Hampâté Bâ
Kaïdara, un conte de l’anthropologue et écrivain Amadou Hampâté Bâ, entre dans la Collection de l’éditrice Diane de Selliers, qui s’est donné pour mission de mettre en valeur les œuvres patrimoniales de l’humanité.
En choisissant cette année de publier Kaïdara, un conte de l’écrivain peul Amadou Hampâté Bâ, Diane de Selliers a choisi de couronner une œuvre qui est à la fois contemporaine, puisqu’elle a été écrite en 1968, et patrimoniale, parce que son auteur s’ancre dans toute la tradition orale dont il a été un inlassable défenseur et collecteur. Il n’est pas sans signification de publier ainsi un texte qui vient de l’Afrique noire, et plus précisément de l’Afrique sahélienne de l’Ouest, majoritairement musulmane, terre déchirée par des conflits simultanément locaux et géopolitiques, terre d’émigration, terre engagée dans la réappropriation de son histoire soixante ans après une indépendance qui ne lui a pas permis d’accéder à une pleine et authentique « majorité » tant les liens postcoloniaux qui la liaient à l’ancienne métropole française sont restés inégaux, tant les rapports étaient marqués par un sentiment de supériorité, d’un côté, et par les stigmates d’une humiliation, de l’autre.
Honorer l’œuvre de cet écrivain et ethnologue dans une collection qui a accueilli aussi bien Érasme, Homère, l’épopée de Gilgamesh, la Genèse, Boccace, Dante, Cervantes, le Dit du Genji, la Bhagavadgītā (dont vient de paraître dans la même maison une belle édition abrégée, dans la « Petite Collection »), Leyli et Majnun de Jâmi ou, l’an dernier, la grande poétesse américaine Emily Dickinson, c’est dire à la fois la nature et la valeur du texte choisi et l’importance de son auteur. C’est rendre hommage à la culture dont il est à sa manière le « griot » et reconnaître à celle-ci sa place éminente dans l’histoire de l’humanité.
Amadou Hampâté Bâ était un passeur de la tradition dans laquelle il était né et avait grandi, à laquelle il est resté fidèle toute sa vie, tout en étant devenu un authentique écrivain francophone. « En Afrique, un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle », dit-il en substance à la tribune de l’Assemblée générale de l’Unesco, en 1960. Il n’affirmait pas seulement l’importance de l’oralité, il soulignait ainsi que la valeur d’un être humain ne tient pas uniquement à sa capacité de faire, à sa valeur « productive », mais à la mémoire qu’il porte et transmet. La même année, il fondait à Bamako l’Institut des sciences humaines. Il était né en pays Dogon, en 1900 ou 1901, à Bandiagara, l’ancienne capitale de l’Empire toucouleur. Une origine qui témoigne à elle seule que l’Afrique n’avait pas attendu les Blancs pour entrer dans l’histoire, comme cela a trop souvent été répété, mais qu’elle avait, par elle-même, une histoire et qu’il est regrettable de ne pas la connaître.
Ce qui caractérise Hampâté Bâ, c’est que se rencontrent en lui trois « mondes ». Celui, tout d’abord, de la culture africaine, à travers son héritage peul. Sa naissance au Mali l’avait de surcroît mis au contact des traditions des Bambaras, Dogons, Malinkés, Songhaïs, et même Touaregs, qu’il eut le souci de recueillir et de faire découvrir au-delà de leur bassin culturel. Celui, ensuite, de la tradition musulmane soufie, à laquelle il fut initié à l’école coranique, dès son enfance, par un authentique maître, Tierno Bokar, chef de la confrérie Tidjaniyya. Il lui a rendu hommage dans deux livres importants (Tierno Bokar, le sage de Bandiagara, coécrit avec Marcel Cadaire en 1957, et Vie et enseignement de Tierno Bokar. Le sage de Bandiagara, en 1980). Celui, enfin, de la culture française, à laquelle il eut accès parce que l’administration coloniale, voulant s’attacher les chefferies traditionnelles, dont sa famille faisait partie, le destina à l’école française.
Il obtint son certificat d’études en 1915, puis, reprenant ses études après être rentré dans sa famille et avoir renoué avec Tierno Bokar, il fut admis au concours de l’École normale de Gorée, au Sénégal. Cependant, il s’abstint de suivre ce qu’on lui présentait comme la voie royale et refusa de devenir instituteur, souhaitant pouvoir rester proche de sa mère. Le gouverneur, froissé, le punit en l’envoyant en Haute-Volta (aujourd’hui le Burkina Faso) pour servir comme « écrivain-interprète » dans l’administration coloniale. C’est cette position qui lui permit de devenir le grand passeur des traditions africaines dans la langue des colons qu’il avait décidé de faire sienne, avec un réel talent.
Tout ne fut pas simple, car Tierno Bokar et sa confrérie furent traités comme des dissidents « anti-français », et il connut, pour y être lié, le poids de cette hostilité. Mais sa rencontre, en 1938, avec Théodore Monod et l’amitié qui se noua entre les deux hommes fut décisive. Quatre ans plus tard, Monod faisait entrer « l’écrivain-interprète » à l’Institut français d’Afrique noire et l’initiait à la recherche scientifique. C’est alors qu’Amadou Hampâté Bâ put donner la pleine mesure de ce qu’il était. Il l’a fait sans perdre sa liberté ni devenir un « blanc-noir », un vil auxiliaire de la colonisation. Le succulent roman qu’il publia en 1973, L’Étrange Destin de Wangrin. Les roueries d’un interprète africain, dans lequel il raconte les aventures picaresques d’un de ses amis, est une description pour le moins critique et caustique du régime colonial français. Mais, s’il n’y épargne personne, Africains compris, l’humour dont il fait preuve est surtout vecteur d’une leçon d’humanité qui dépasse les bassesses et les vilenies des uns et des autres.
C’est ce même humanisme profond que met en scène Kaïdara, un magnifique récit initiatique nourri de sa connaissance des contes africains et de la tradition soufie. L’histoire de trois amis qui s’engagent sur le chemin de la quête de soi, du savoir et de la vraie richesse. Leur parcours sera ponctué d’épreuves et d’énigmes dont la résolution se donnera sur la voie de leur retour du pays mystérieux où ils ont été conduits par le « proche et le lointain » dieu de l’or et de la connaissance. Chacun sera rétribué en fonction de ses attachements et de ses appétits.
Hampâté Bâ maîtrise parfaitement à la fois la langue française, les structures narratives des contes et les codes symboliques. Il joue des ambivalences des signes, qui sont au fond celles de l’interprétation qu’on en donne à partir du regard que l’on porte et des intentions qui nous animent. Ainsi renvoie-t-il chacun à sa vérité et à ses conséquences qui peuvent être tragiques. Derrière le récit, ses jeux et sa poésie, c’est une leçon éthique que délivre l’écrivain. Elle peut paraître simple et désuète mais, par le truchement des réactions des personnages eux-mêmes, Kaïdara met en abyme ce jugement et éclaire, à la lumière de cet idéal de conduite, quelques-uns des mouvements intérieurs du lecteur.
À la beauté du texte répond celles des œuvres d’Omar Ba, commandées par Diane de Selliers pour fournir au récit son écrin. Sa peinture colorée, foisonnante, presque tactile, immersive, nous plonge dans l’univers du mythe. L’œil voyage dans les images, saisi par leur ampleur – on a pu voir ces grands formats sur papier à la galerie Templon, qui représente l’artiste à Paris – et envouté par les détails toujours surprenants. Si l’on se trouve bien dans le monde africain, ce n’est pas dans une vision passéiste ou conservatrice, car, çà et là, les peintures d’Omar Ba sont ponctuées de références à la modernité. Nulle nostalgie du passé, donc, mais plutôt une manifestation que l’Afrique reste elle-même dans le présent et qu’il faut donc la prendre pour ce qu’elle est profondément.
Né au Sénégal, d’un père sérère et d’une mère peule, le peintre propose un voyage dans un monde où les plantes et les animaux tiennent une place centrale. Ils apparaissent surtout, comme dans le conte, revêtus d’une puissance ou de facultés étranges, parfois même inquiétantes. L’être humain ne règne pas en maître dans cet univers, il semble plutôt aller d’étonnements en surprises, mis au défi de comprendre qui il est par cette confrontation à un monde qui le dépasse, qu’il semble parfois n’habiter que comme un fantôme. Mais il n’en disparaît pas pour autant, il est plutôt révélé et rendu à lui-même.
En définitive, en publiant Kaïdara, en honorant Amadou Hampâté Bâ et en y associant le travail pictural d’Omar Ba, Diane de Selliers ne célèbre pas un particularisme culturel, mais affirme la place que l’Afrique tient dans l’universel polychrome de l’humanité. Ce n’est pas un irénisme, mais plutôt une sagesse…