Ce que la gauche doit à l’écologie de Christophe Fourel, Céline Marty et Clara Ruault
La gauche, dans toutes ses composantes, est marquée par le productivisme, ce que la vulgate marxiste désigne par « le développement des forces productives », et la recherche d’un meilleur partage des « fruits de la croissance », permettant à la classe ouvrière d’accéder à la « société de consommation ». Ce but, par exemple en France, était porté par le Parti communiste, qui considérait les écologistes comme des « petits bourgeois » à l’abri du chômage et de la précarité, qui avaient les moyens de se passer d’automobile et de manger bio ! La revendication socialiste s’accommodait mal de l’écologie, il convenait d’abord de régler la « question sociale » – après, on verra. D’où, pour les communistes, l’acceptation de l’énergie nucléaire. La sociale démocratie européenne, avec un certain paternalisme envers les écologistes, intégrait du bout des lèvres les enjeux environnementaux. Mais comme les faits sont têtus, ceux-ci s’imposèrent à l’ensemble de la société ; il n’était plus question de sous-estimer le dérèglement climatique, la crise de l’agriculture productiviste, les innombrables pollutions générées par le « toujours plus », l’extinction programmée de milliers d’espèces animales et végétales, etc.
Les trois auteurs nourris de la pensée d’André Gorz et de Herbert Marcuse, accordent une place de choix aux idéaux écologistes et inverse l’habituelle question : « qu’est-ce que la gauche doit à l’écologie ? » Rappelant les analyses d’Antony Giddens, il y a trente ans, celles, plus récentes, d’Alain Lipietz ou de Bruno Latour et Nicolaj Schultz, ils reconstituent l’histoire des idées depuis un demi-siècle, montrant « comment l’écologie a réactualisé un certain nombre de thèmes et de problématiques qui font partie de l’histoire de la gauche », tout en en ajoutant d’autres, spécifiques à l’écologie politique. Ce stimulant essai s’attarde sur les changements que la gauche doit effectuer quant à son rapport à la technique, au progrès, à la nature et à sa capacité à intégrer les questions de la domination, de la subsistance, de la décroissance.
Un chapitre particulièrement original critique les technosciences à partir du livre de Carolyn Merchant, La Mort de la nature(1993), qui démontre que la révolution scientifique impulse au cours des xvie et xviie siècles une conception inédite de la nature et de sa domination par les nouvelles activités humaines, tout en maintenant la domination patriarcale des femmes. L’exploitation de la nature est aussi celle des femmes, et s’accompagne d’une perte des communaux et de la production vernaculaire. Un tel constat conduit les auteurs à s’inspirer d’Ivan Illich pour esquisser ce que serait une « société conviviale »fondée sur la décroissance. En 1978, André Gorz observait que « l’avenir est sans promesse » pour le capitalisme productiviste, les auteurs espèrent qu’il en sera différemment dans une « société de subsistance », que dessinent les travaux de Geneviève Pruvost. Celle-ci s’appuie sur les richesses locales ; or le « localisme » est défendu par des théoriciens d’extrême droite, d’où l’impératif de se démarquer de l’écofascisme. Après la lecture, une question s’impose, le mot « gauche » veut-il encore dire quelque chose ?