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Notes de lecture

Dans le même numéro

L’Archipel français de Jérôme Fourquet

mai 2019

Armé de sondages et d’enquêtes d’opinion, de cartes, de tableaux et de graphiques en tous genres, Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’Ifop, fait l’état des lieux de la France. À l’en croire, elle est travaillée par un syndrome de division et même, désormais, une « archipelisation » sans remède. C’en est fini de toutes les vieilles divisions binaires, pour une part structurantes, de la République : celles de la France «  catho-laïque  », des France du Nord et du Sud, de l’Est et de l’Ouest, de droite et de gauche, des France industrielle et rurale, citadine et villageoise, bourgeoise et ouvrière, du centre et de la périphérie,  etc. Ou si elles n’ont pas disparu, elles sont désormais enfouies. Partout ont émergé des îles et des îlots qui exhibent surtout leurs différences et des intérêts divergents. Derrière ce qui pourrait s’appeler aussi balkanisation voire «  tribalisation  » en grands ensembles territoriaux, culturels et autres, opère de surcroît le travail d’émiettement et de dissolution de l’individualisme.

Les causes de la fragmentation sont bien sûr multiples mais, sans vraie surprise, c’est l’effondrement du socle catholique (et finalement, avec lui mais autrement, du socle laïque et républicain) qui reste le fond de ­l’explication. L’affaissement de la pratique religieuse est bien connu, mais Jérôme Fourquet en indique avec justesse des conséquences anthropo­logiques et culturelles invisibles, telles que le tatouage en très forte hausse, la diversification des prénoms (avec l’effondrement du prénom chrétien le plus typique : Marie), la déculpabilisation générale et la permission donnée aux identités et aux expériences sexuelles, à des pratiques comme l’Ivg,  etc. Effondrée aussi, bien sûr, l’« Église rouge » (le Parti communiste). Fragmentés, les médias et l’information. En sécession, les élites. Éloignées de la culture et des idéologies communes, les catégories populaires. En hausse, l’hétérogénéité ethnoculturelle. Marqués à la fois par des dynamiques de réislamisation et de « sortie de la religion », les musulmans. Le tout répercuté dans l’école et le tissu urbain. Il est intéressant de noter la place importante – pour l’évolution économique et sociologique – du trafic de stupéfiants (cannabis), dans toutes les villes de France : il enfonce, à cause de l’insécurité, de la pauvreté, de la délinquance,  etc., de nombreux quartiers dans la sécession. La fracture sociale s’affiche sans surprise aussi sur la carte scolaire (écoles choisies en fonction de la qualité, de la sécurité, de la non-mixité ethnique,  etc.), de même qu’elle se répercute dans les réactions différenciées aux « grands événements » (1983 : affirmation du Front national et marche des Beurs ; 2005 : victoire du «  Non  » lors du référendum sur le Traité constitutionnel européen, émeutes dans les banlieues ; 2015 : attentats de janvier 2015 contre ­Charlie-Hebdo et l’Hyper Casher de la porte de Vincennes, où tout le monde, loin de là, n’a pas été «  Charlie  »).

En fin de compte, la présidentielle de 2017 a été le reflet inattendu de ces nouvelles partitions françaises. Chiffres et cartes en mains, Jérôme Fourquet démontre impeccablement comment la dualité droite-gauche a été pratiquement balayée et absorbée par une nouvelle configuration politique. Alors que le Rassemblement (auparavant Front) national avait déjà réuni, sur son programme et ses chefs, la révolte et les ressentiments de la France des « perdants de la mondialisation », Macron a pu, grâce à une série d’événements favorables, fédérer tout l’archipel des « gagnants », du centre-droit à la gauche socialiste, consacrant ainsi un « nouveau clivage de classe[1] », où le niveau d’étude constitue aujourd’hui « la variable la plus discriminante » et explique la « constitution d’un bloc libéral-­élitaire ». La répartition de ces deux nouvelles entités – grossièrement : un « haut » et un « bas », eux-mêmes divers et fragmentés – se reflète en particulier dans la géographie. Encore ce tableau est-il partiel car, par exemple, Jérôme Fourquet radiographie aussi plus brièvement le devenir des communautés turques, africaines, asiatiques, polonaises et portugaises, tout en faisant le récit de divers émiettements sociologiques et politiques. Curieusement, il insiste peu sur le rôle d’Internet et des réseaux sociaux, sinon pour rappeler leurs délires complotistes et signaler la perte d’influence des grands médias (surtout dans les jeunes générations).

Que tirer de tout cela, qui paraît peu contestable ? La difficulté, bien sûr, de gouverner un pays si fragmenté, où chacun (même les gagnants de la mondialisation) réclame ses droits en ayant peu de souci du « commun ». Mais c’est moins la détresse des « perdants », plus ou moins connue et souvent évoquée, qui surprend que la description de la « sécession des élites », de la frange supérieure de la société donc, qui s’est ménagé un entre-soi et se protège culturellement, géographiquement, économiquement… Le livre éclaire donc à la fois sur des aspects « neufs » de l’insurrection des Gilets jaunes (par exemple, le choix de manifester dans les centres-villes cossus, où les vitrines exposent crûment le monde luxueux des riches et leur bien-être) et sur les réactions (hostiles ou favorables) qui les ont accueillis. Mais en lisant Jérôme Fourquet, on comprend aussi que les affinités entre Gilets jaunes et Rassemblement national (et, au contraire, leur surdité aux sirènes de gauche) viennent de loin. Quoi qu’il en soit, on ne voit plus ce qui fait lien, ce qui créerait davantage qu’une coexistence sans communauté de destin (hors de moments brefs de communion nationale et lors d’éphémères triomphes sportifs). L’invocation, comme un mantra, du « vivre-ensemble » n’est que l’envers d’un vide (de même, d’ailleurs, que la fraternisation sur les ronds-points).

Mais si Jérôme Fourquet analyse avec pertinence la défection, essentielle, de l’Église catholique, il est pratiquement silencieux sur celle, concomitante, de sa vieille rivale, la République. Même si les républicains anticléricaux ne le reconnaissent pas, la conflictualité ou la tension entre les deux étaient sources de rivalité et de vitalité civiques. Après tout, on aurait pu imaginer que ce pilier politique survive, avec la Nation. Force est de constater qu’il s’est effondré et que les néo-­républicains du moment semblent brasser du vide, comme si, dans la «  catho-laïcité  », l’énergie fondatrice restait malgré tout, invisiblement, la tradition chrétienne. En tout cas, la disjonction, depuis les années 1970, entre les deux forces – l’Église et la République laïque[2] –, dans le sens de la résistance au « progrès » de l’individualisation éthique et aux nouveautés « sociétales » ou au contraire du soutien à leur donner, n’y a rien fait : elles sont à terre toutes deux. Jérôme Fourquet ne se risque pas à des prévisions, encore moins à des solutions de sortie de crise : on le comprend. Les religions languissantes peuvent compter sur des « réveils », mais les Républiques ? Sur des révolutions ?

 

 

[1] - Voir Jérôme Fourquet, Le Nouveau Clivage. Mondialisation, libre-échange, métropolisation, flux migratoires : état des démocraties occidentales, Paris, Cerf, 2018.

 

[2] - Voir Olivier Roy, L’Europe est-elle chrétienne ?, Paris, Seuil, 2019.

 

Seuil, avec la collaboration de Sylvain Manternach, 2019
384 p. 22 €

Jean-Louis Schlegel

Philosophe, éditeur, sociologue des religions et traducteur, Jean-Louis Schlegel est particulièrement intéressé par les recompositions du religieux, et singulièrement de l'Eglise catholique, dans la société contemporaine. Cet intérêt concerne tous les niveaux d’intelligibilité : évolution des pratiques, de la culture, des institutions, des pouvoirs et des « puissances », du rôle et de la place du…

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