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Notes de lecture

Dans le même numéro

Jean Genet, une notoriété française

novembre 2021

La publication des romans et poèmes de Jean Genet dans la Bibliothèque de la Pléiade invite à s’interroger sur son esthétique, tant célébrée en France. Fondée sur une éthique de la subversion et du renversement, elle pêche parfois par simplisme, lorsqu’elle se contente d’être un négatif des valeurs bourgeoises.

« À la France m’attache seul mon amour de la langue française, mais alors ! » note Jean Genet dans son Journal du voleur (1949). Tout est là, mais pas uniquement au sens où Genet le croit. D’une part, et il a raison, la « poésie » qu’il revendique dans ses romans et poèmes fait de lui l’un des écrivains ayant tiré le meilleur parti de cette langue. Comme Céline et Proust, qui ont fort bien lu Saint-Simon, Genet a l’ample liberté d’enveloppement, la souple scansion syncopée de contrepoints, et l’audace d’accoupler élégance et inavouable en fourrant sa phrase de pépites de crudité bien à lui, puisées dans la sexualité et dans l’univers des voleurs, des criminels et des traîtres qu’il admire plus que tous.

Et cela nous amène à ce qu’il ne croit pas si bien dire lorsqu’il voue la France aux gémonies, sauf pour sa littérature : il n’y a qu’en France qu’une telle œuvre pouvait être si vite célébrée. En dix ans, Cocteau et Sartre font de Genet la coqueluche littéraire de Paris, au point qu’André Malraux, en 1966 – et c’est une image de courage culturel – se retrouve en tant que ministre des Affaires culturelles à défendre la représentation théâtrale des Paravents face à la majorité parlementaire, scandalisée par cette pièce qui conspue et conchie les soldats français en Algérie. L’intelligentsia battit des mains ; de même, Aragon et encore Sartre avaient vu dans Voyage au bout de la nuit un livre « communiste », comme n’a pas manqué d’en glousser Céline lorsqu’il devra répondre de ses pamphlets antisémites, où son style peut certes sembler une autoparodie parce qu’il jubile idéologiquement, mais c’est la même « musique » que dans ses romans.

Dans le cas de Genet, c’est sur le plan de sa poétique justement que l’on pourrait reconsidérer la place qu’a pu lui faire une certaine tradition française du style qui sauve tout. Lui-même d’ailleurs en fut encombré et connut une crise morale, au point de brûler son travail en cours, après la parution en 1952 de l’essai de Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr. On comprend que Sartre intégrait la trajectoire de Genet à sa problématique de la liberté. Mais quelle liberté ? Et quelle poétique ? Cette dernière se fonde sur une éthique fièrement répétée, comme le fait Genet dans le Journal du voleur en vertu de son raisonnement en symétrie inverse : « Abandonné par ma famille, il me semblait déjà naturel d’aggraver cela par l’amour des garçons et cet amour par le vol, et le vol par le crime ou la complaisance au crime. Ainsi refusai-je décidément un monde qui m’avait refusé. » « Aggraver par l’amour des garçons », autrement dit l’homosexualité, serait l’égal de ce par quoi il « l’aggrave » par le vol ? Et celui-ci encore par le crime ? Dommage, car, dès Notre-Dame-des-Fleurs (1942) jusqu’à Querelle de Brest (1947, qui donna lieu en 1982 à la superbe transposition cinématographique de Rainer Werner Fassbinder, Querelle), Genet rend la sensualité homosexuelle sensible à quiconque même ne la partage pas. De même, son art du portrait des « tantes » et des « gouapes », ainsi l’apparition de Divine dans un café de Montmartre : « Elle déposa la fraîcheur du scandale […] et l’étonnante douceur d’un bruit de sandale sur la pierre du temple, elle fit se tourner les têtes qui devinrent légères tout à coup (des têtes folles), têtes des banquiers, commerçants, gigolos pour dames, garçons, gérants, colonels, épouvantails. Elle était vêtue ce soir-là d’une chemisette de soie champagne, d’un pantalon bleu volé à un matelot et de sandales de cuir. À l’un quelconque de ses doigts, mais plutôt à l’auriculaire, une pierre comme un ulcère la gangrenait. »

Mais Genet tombe logiquement dans l’épaisse bêtise inhérente au moralisme à l’envers. Les deux auteurs de la préface, Emmanuelle Lambert et Gilles Philippe, remarquable duo d’acuité littéraire, à qui il faut associer Albert Dichy pour cette édition dans la « Bibliothèque de la Pléiade », ne cachent pas jusqu’où cela a pu mener : « On pourra dire que c’est ici la base esthétique de Pompes funèbres et que c’est n’y rien comprendre que de s’offusquer du pire : “L’officier allemand qui commanda le carnage d’Oradour a fait ce qu’il a pu – beaucoup – pour la poésie.” Sartre, qui ne cessa de revenir sur le lien que Genet établit entre mal et poésie, préféra ignorer le passage et s’en sortit à bon compte : tout serait faux chez Genet, et la question de la sincérité devrait être suspendue. »

La poésie est pourtant aussi têtue que les faits : ce que Genet appelle sa « sainteté » est un monde d’inversion pure et simpliste qui, contre la société « bourgeoise » et certes hypocrite, dresse la féodalité interlope et la hiérarchie légionnaire. Quant au vol, il n’aime rien tant que de voler les mendiants et les pauvres. Passons sur ses récurrentes extases pour la délation, et voyons la littérature comme source de connaissance, quand elle nous apprend qu’il y a des gens qui, comme Genet, repèrent à l’avance dans la rue ceux qui ont « un regard de volé », ce dont il jouit plus d’une fois. Sartre n’a pas vu là une magistrale figure de ce qu’il nomme « le salaud » dans sa philosophie de la responsabilité.

Mais, puisqu’il ne faudrait s’en tenir qu’à « la langue » et à la « petite musique », prenons les deux noyaux poétiques qui polarisent d’entrée le Journal du voleur. L’un est fort, d’enjeu : « Les jeux érotiques découvrent un monde innommable que révèle le langage nocturne des amants. Un tel langage ne s’écrit pas. On le chuchote la nuit à l’oreille, d’une voix rauque. À l’aube, on l’oublie. » Genet saura l’écrire. Mais, tout au long de son œuvre, il veut à tout prix fleurir, et cela donne, juste à côté : « Il existe un étroit rapport entre les fleurs et les bagnards. La fragilité, la délicatesse des premières sont de même nature que la brutale insensibilité des autres. » Sans le vouloir, Genet nous apprend qu’on peut parler de métaphore stupide, par inadéquation foncière et schématisme, surtout quand elle est filée, enfilée tant et plus au long d’une œuvre. Et à la phrase suivante, Genet, dans sa borne rageuse, sort involontairement sa conception du style : « Que j’aie à représenter un forçat – ou un criminel – je le parerai de tant de fleurs que lui-même disparaissant sous elles en deviendra une autre, géante, nouvelle. » « Disparaissant » ? Il ne peut mieux dire qu’il fait le beau pour dissimuler, au lieu que le style révèle quand il est fort et fin.


Romans et poèmes
Jean Genet
Édition d’Emmanuelle Lambert et Gilles Philippe, avec la collaboration d’Albert Dichy

Gallimard, 2021
1648 p. 65 €

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