Au-delà des fractures chrétiennes de Philippe d’Iribarne


Il y a deux sujets dans le beau livre que nous offre Philippe d’Iribarne, l’un servant d’arrière-plan à l’autre. Le premier est une critique énergique de ce qu’il appelle l’idéologie postmoderne. Le second est une critique non moins radicale d’une Église qui, voulant être dans le monde, tend à se confondre avec lui.

Le postmoderne tel que le définit l’auteur repose sur la postulation que tout ce qui est a une égale dignité, les humains pas davantage que les vivants non humains ou une rivière pas moins que la planète. Surtout, aucune manière d’être au monde n’est supérieure à une autre, y compris les valeurs, les croyances et les religions. C’est le point avancé de ce que Tocqueville voyait déjà comme la marche irrésistible de « l’égalité des conditions », égalité qui n’est ni celle des richesses ni même des droits, mais un sentiment qui rejette toute hiérarchisation des êtres. C’est le côté lumineux du postmoderne, mais d’Iribarne montre avec subtilité qu’il est indissociable de son côté obscur, à savoir la lecture de toute inégalité en termes de domination. Ici encore, Tocqueville est un précurseur, qui écrivait : « Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil ; quand tout est à peu près de niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande1. »

Le regard est « blessé », c’est dire que les occasions d’être humilié pullulent, et l’indignation et le ressentiment qui en résultent conduisent à un désir universel de vengeance. C’est sur les campus américains que ce mécanisme, sous le nom de « wokisme », atteint des proportions qui touchent au grotesque. Ma rue sur le campus de Stanford portait le nom de Junipero Serra, ce moine franciscain à qui nous devons la construction de plusieurs des plus belles missions qui embellissent la côte californienne. Jugé coupable de prosélytisme anti-Native Americans par la minuscule communauté Cherokee qui est présente sur le campus, son nom est désormais banni et les statues qui le représentaient à San Francisco – du nom du père des missionnaires franciscains – ont été déboulonnées.

Qui dit mission dit que la religion missionnaire se déclare meilleure, plus digne, plus forte, plus vraie que les croyances et rituels locaux. Cela est insupportable pour les dominés et donc pour l’esprit postmoderne qui se place systématiquement du côté des victimes. Or la religion dominante, ici, est le christianisme. La plus grande partie du livre de D’Iribarne ne consiste pas à défendre celui-ci contre l’accusation d’impérialisme mais, au contraire, à affirmer crânement sa supériorité. C’est une attaque frontale contre l’esprit du temps. On admire le courage de l’auteur, mais on craint pour les coups qu’il peut ou va recevoir.

Pourtant, au départ, il y a des affinités entre la face « lumineuse » de la postmodernité et le message du Christ : l’injonction de se porter aux côtés des petits, des humbles, des victimes ; l’accueil de l’étranger ; l’appel à une fraternité universelle. D’ailleurs, le principe de laïcité cher à la France tolère volontiers ce christianisme gnangnan dès lors qu’il accepte lui-même de n’être qu’une manière de vivre ensemble sans plus de valeur qu’une autre. Mais, nous dit en substance d’Iribarne à la façon de Claudel, « la tolérance, il y a des maisons pour cela ».

À la façon d’un Bernanos, cette fois, mais sans ses coups de gueule, avec un calme qui n’est pas moins redoutable, l’auteur met en cause l’Église catholique lorsqu’elle accepte de se rétrécir pour être pleinement du monde. On ne s’étonne pas qu’il prenne pour cible l’actuel pape François, mais il n’épargne pas son prédécesseur Benoît. Il rejette l’image d’un gentil Jésus faisant preuve de tolérance à l’égard de tous les hommes, quelle que soit la façon dont ils se comportent. Cette sotériologie de bazar est indigne. Le Christ a des ennemis et il ne craint pas de les affronter, parfois avec violence. « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive », annonce-t-il (Matthieu, 10:34). Il n’accueille pas les étrangers sans discernement. Quand saint Paul dit qu’« il n’y a plus ni homme ni femme », il ne donne pas dans le non-binaire, cette phrase ne concernant que la foi dans le Christ et non pas la vie dans la cité.

C’est sur la question de la vérité que le livre ouvre le plus à la discussion, que l’on espère féconde. La supériorité revendiquée du christianisme ne concerne pas l’éthique. Le christianisme n’est pas un système de valeurs mais plutôt une épistémologie : il dit la vérité sur le monde. Bien des penseurs ont dit la singularité du christianisme, jusqu’à affirmer que celui-ci est la religion qui met fin à la religion. Mais c’est Jésus lui-même qui affirme : « Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité » (Jean, 18). À quoi Pilate réplique comme un épistémologue sceptique : « Qu’est-ce que la vérité ? » On ne peut pas être chrétien en étant relativiste. Certes, on peut croire que la vérité existe tout en admettant qu’on n’y a pas accès, et dire avec saint Paul : « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. »

  • 1. Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II [1840], éd. François Furet, Paris, Flammarion, coll. « GF », 1981, 2e partie, chap. xiii, p. 174.
Salvator, 2024
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