Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

Red Famine d'Anne Applebaum

mai 2019

Malgré ses anticommunisme et anti­poutinisme assumés, Anne ­Applebaum compte parmi les meilleurs historiens de l’Europe de l’Est. Dans le présent livre, qui n’est pas encore traduit en français, elle revient sur un épisode méconnu de l’histoire européenne : la famine survenue en Ukraine en 1932-1933, également nommée Holodomor. Ce faisant, elle parvient également à nous donner une histoire plus vaste de ce pays et de son identité, difficile à établir, malgré son existence, et attaquée depuis plusieurs siècles par les pouvoirs russes.

Le premier chapitre démontre en effet les ambiguïtés d’une nation à l’identité difficile à définir, entre autres en raison de l’absence de frontières naturelles, comme l’expliquait déjà Gogol dans Arabesques (1835). Cette aporie, ainsi que la situation de l’Ukraine, entre Russie et Pologne, fit que, autant pour le pouvoir tsariste que pour les bolcheviques, les Ukrainiens paraissaient comme un peuple sans valeur, auquel aucune reconnaissance politique et linguistique ne serait accordée. D’autant plus de la part des dirigeants communistes, étant donné l’éducation russe emplie de préjugés de Lénine et de ses lieutenants, et la faiblesse numérique de leur parti en Ukraine. Dès janvier 1918, Lénine, depuis Moscou, ordonne la saisie massive du grain ukrainien, meilleur moyen de stabiliser le régime dans les villes russes.

Le récit de l’effondrement de la production agricole dans les années 1920, consécutive à la collectivisation, n’étonne pas et rappelle le livre Stèles de Yang Jisheng (Seuil, 2012) sur la famine en Chine de 1958 à 1961. Applebaum cite les débats historiographiques, toujours partagés, sur une mise en place délibérée de la famine en 1920-1921, jusqu’en 1923, afin de soumettre politiquement l’Ukraine, territoire le plus agité de la guerre civile russe, entre autres par les actions de Nestor Makhno et de son armée insurrectionnelle. Pour autant, cette première famine, dès 1921, ne fut pas cachée par le pouvoir bolchevique, qui ouvrit ses frontières pour accueillir une aide internationale, dont l’American Relief Association, dirigée par le futur ­président des États-Unis Herbert Hoover.

L’origine de l’Holodomor doit, pour Applebaum, se lire dans la décision de Staline d’utiliser la production agricole ukrainienne comme source de devises étrangères pour les exportations et de capital interne pour développer la puissance industrielle soviétique. Au-delà de l’échec de la collectivisation, se pose la question d’une intention de destruction de la culture, de l’entité politique ukrainienne par le pouvoir moscovite. 70 000 Allemands et Polonais furent expulsés d’Ukraine en 1936. Pendant les purges de 1937-1938, près d’un tiers du Parti communiste ukrainien fut arrêté, sous la direction d’un certain Nikita Khrouchtchev. Les derniers chapitres penchent ouvertement pour une thèse de volonté de détruire la nation ukrainienne en tant que culture, ce qui, toutes proportions gardées, ne peut que faire penser au massacre de Katyn pour le peuple polonais.

Red Famine permet enfin aux lecteurs de découvrir que la famine en Ukraine fut l’une des sources d’inspirations de Raphael Lemkin, l’inventeur du terme de génocide. Dans son livre Axis Rule in Occupied Europe (1944), Lemkin définissait le génocide comme « un plan coordonné d’actions différentes visant la destruction des fondements essentiels de la vie de groupes nationaux, dans le but d’annihiler les groupes eux-mêmes ». En 1953, il délivra un discours intitulé «  Le génocide soviétique en Ukraine  » lors d’une cérémonie de commémoration du Holodomor. Il fut l’un des principaux rédacteurs de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948) et dut accepter, pour garantir son adoption par les Nations unies, les pressions des diplomates soviétiques pour ne pas inclure les massacres politiques dans le champ de définition de crime.

Enfin, le livre d’Applebaum peut se lire comme une histoire du sentiment national ukrainien, aux résonances encore audibles dans l’actualité de ces dernières années. Le discours des médias pro-Russes désignant les dirigeants ukrainiens actuels comme « fascistes » est en effet une reprise des discours du Kremlin dans les années 1980, lorsque, confronté à l’émergence d’une mémoire du Holodomor parmi les diasporas, le pouvoir soviétique rattachait le sentiment national ukrainien au national-socialisme. En 2008, Dimitri Medvedev alla même jusqu’à parler de « prétendu Holodomor ». Un passé toujours brûlant, comme le montre la destruction par des séparatistes, en août 2015, dans la ville de Snijné (Ukraine orientale), d’un monument en hommage aux victimes de la famine. Une histoire qui se reflète jusqu’au récent film Donbass (2018) de Sergei Loznitsa, portrait de ­l’Ukraine comme territoire de passage, de mélanges de populations et de luttes pour son contrôle.

 

Penguin, 2018
496 p.

Louis Andrieu

Cinéphile, il écrit sur le cinéma, les contenus audiovisuel et les images dans la Revue Esprit depuis 2013.

Dans le même numéro

L’idéologie de la Silicon Valley

Loin d’être neutres, les entreprises technologiques de la Silicon Valley portent un véritable projet politique. Pour les auteurs de ce dossier, coordonné par Emmanuel Alloa et Jean-Baptiste Soufron, il consiste en une réinterprétation de l’idéal égalitaire, qui fait abstraction des singularités et produit de nouvelles formes d’exclusions. Ce projet favorise un capitalisme de la surveillance et son armée de travailleurs flexibles. À lire aussi dans ce numéro : perspectives, faux-semblants et idées reçues sur l’Europe, le génocide interminable des Tutsi du Rwanda et un entretien avec Joël Pommerat.