Esclavage, religions et politique en Haïti de Laënnec Hurbon
L. Hurbon insiste tout au long du livre sur la crise d’identité qui caractérise Haïti (et, dans une moindre mesure, les Antilles françaises), crise qui ne pourrait se résoudre selon lui que par la construction d’une « juste mémoire ».
Par un directeur de recherches au CNRS, professeur des universités haïtiennes, une compilation d’articles regroupés en trois parties, comme le titre l’indique. Malgré les répétitions inhérentes à ce genre d’ouvrages et l’absence de tout index, cet ouvrage soulève bien des questions intéressantes à propos de la société haïtienne (ainsi que des Antilles françaises, évoquées à plusieurs reprises), et même quelques interrogations.
Selon l’auteur, il y aurait une spécificité de l’esclavage des Temps modernes, puisque « le monde européen se considère comme investi d’une mission universelle qui le conduit à prétendre viser l’assimilation de l’esclave à sa culture ». Si l’on aimerait savoir en quoi le monde islamique est différent à cet égard, comme il est affirmé, alors que la conquête du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne par les musulmans s’est accompagnée de leur conversion à l’islam, on retiendra les deux phases de la reconstruction des populations déplacées et esclavagisées en Haïti : reconstitution d’une culture propre dans un nouveau rapport à l’Afrique perdue, sous la forme principalement du culte des morts et du vaudou ; depuis l’indépendance, occultation des traces de l’esclavage et valorisation des héros des guerres de libération et de la « noirceur » (« Les Haïtiens ne seront connus que sous le nom générique de Noirs », disait la Constitution de 1805). L’auteur note cependant que le pouvoir absolu des dictateurs haïtiens sur leur peuple semble reproduire inexorablement la figure du maître et de l’esclave. Incidemment, à propos de l’esclavage en terres d’islam, on apprend que les hommes auraient préféré les femmes esclaves, en particulier parce que celles-ci auraient été paradoxalement plus libres que les épouses théoriquement libres, recluses derrière leur moucharabieh.
Quoi qu’il en soit de ce dernier point, l’auteur oppose à juste raison la situation de Haïti à celle des Antilles françaises, qui n’ont jamais revendiqué ni a fortiori obtenu leur indépendance : l’oblitération de la mémoire de l’esclavage y fut le résultat d’une stratégie délibérée de la puissance coloniale dans un but d’assimilation. Ce qui n’a pas empêché le retour en force de cette mémoire, là comme ailleurs, au cours des dernières décennies.
Si l’esclavage des Noirs en Amérique est particulier – mais peut-on ici encore suivre l’auteur ? –, c’est en raison de ce qu’il nous apprendrait sur la constitution de l’État moderne au xviie siècle. « Ni le droit naturel ni la loi divine n’ont été mis à contribution dans la fondation et la mise en pratique de l’esclavage. » Or L. Hurbon souligne par ailleurs l’importance du Code noir (1685), qui entérine l’esclavage (châtiment corporel, interdiction de détenir toute propriété, d’ester en justice, de se marier sans le consentement du maître) tout en reconnaissant aux esclaves la qualité d’êtres humains (ils doivent être baptisés, il est interdit de les torturer, etc.). Or cette contradiction n’est-elle pas le signe que l’État ne s’est pas encore affranchi de l’Église ? Le préambule du Code noir ne déclare-t-il pas, d’ailleurs, que « nos îles de l’Amérique ont besoin de notre autorité et de notre justice pour y maintenir la discipline de l’Église catholique, apostolique et romaine » ?
La question religieuse s’est posée d’une manière particulière en Haïti, en raison de la vitalité du vaudou, qui ne pouvait que heurter les Églises officielles. D’abord associé à de la sorcellerie, il demeurera longtemps clandestin, d’autant que l’État signera en 1860 un concordat avec le Saint-Siège, donnant la responsabilité de l’éducation à l’Église catholique. Ce n’est qu’avec l’éclosion du courant littéraire « indigéniste » dans les années 1930 et la fondation en 1942 du Bureau d’ethnologie que sera reconnue la valeur des pratiques artistiques et thérapeutiques du vaudou. Cependant, rappelle l’auteur, l’école indigéniste va se séparer rapidement en deux courants : l’un antifasciste, l’autre, animé en particulier par François Duvalier, qui essentialise les Noirs et fait du vaudou « l’âme du peuple ». Sous la dictature de Duvalier, des cérémonies vaudou seront organisées par des officiels du régime. Plus tard, le président Jean-Bernard Aristide prendra un arrêté faisant du vaudou « un élément constitutif de l’identité nationale » et interdisant « toute tentative d’inquisition et d’exclusion » à son égard. Aujourd’hui, l’opposition au vaudou vient plutôt des Églises protestantes qui dénoncent, entre autres, les pratiques de zombification attribuées aux initiés1. L. Hurbon fustige, pour sa part, ceux qui opposent culture moderne occidentale et vaudou comme « deux univers irréductibles ». Plus radicalement, il conteste certains « réemplois psychothérapeutiques des rites et croyances du vaudou, comme s’il fallait renvoyer l’individu à sa culture originaire, chaque fois qu’il est engagé dans un processus d’adaptation difficile en milieu d’émigration ». Il souligne par ailleurs les risques de dérive de la part des hougans, les prêtres du vaudou, qui peuvent abuser de leur pouvoir sur les fidèles, de celle des gouvernements, qui peuvent l’utiliser pour consolider leur propre pouvoir, et, plus généralement, l’aliénation des individus qui font du vaudou leur « seule bouée de sauvetage dans une situation de misère et d’exclusion sociale ».
Les articles de la dernière partie, consacrés à la politique en Haïti – où l’absence de tout État digne de ce nom conduit inévitablement à la guerre de tous contre tous –, ne peuvent guère inciter à l’optimisme pour l’avenir, tant les mauvaises habitudes semblent ancrées. Les présidents successifs sont honnis et renversés, mais leurs méfaits sont vite oubliés et, après le déchoukaj initial (bannissement, privation des biens mal acquis), ils sont – plusieurs exemples le prouvent – autorisés à revenir dans le pays et à récupérer leurs biens. L. Hurbon insiste tout au long du livre sur la crise d’identité qui caractérise Haïti (et, dans une moindre mesure, les Antilles françaises), crise qui ne pourrait se résoudre selon lui que par la construction d’une « juste mémoire » (expression qu’il emprunte à Paul Ricœur).
- 1. Ces pratiques, qui consistent à mettre un individu en état de mort apparente sous l’effet d’une drogue, la tétrodotoxine, avant de le ressusciter sous la forme d’un esclave docile, sont tenues par L. Hurbon comme imaginaires : « un trop-plein de la mémoire de l’esclavage ».