La poétique de la cale. Variations sur le bateau négrier de Fabienne Kanor

L’autrice de cet essai, où sont convoqués […] ne cache pas ses opinions. Le « déchoucage » des statues des grands hommes (blancs) de l’histoire de la Martinique, celle de l’abolitionniste Schoelcher pas plus que les autres, ne suscite chez elle aucun regret.


Chacun a en tête les images qui montrent en coupe un bateau négrier avec les captifs allongés sur le plancher de l’entrepont : c’est cela la « cale » chez les auteurs et artistes de la diaspora africaine hantés par la traite des esclaves. Aux Antilles, le traumatisme qui perdure chez les descendants d’esclaves porte un nom, la blès ou blesse, souvenir paradoxal d’un temps « éperdu » dont la mémoire, selon Édouard Glissant, ne peut s’être réellement perdue puisqu’ils « ne l’ont jamais eue », l’histoire de leurs ancêtres ayant été jusqu’à peu occultée. Souvenir paradoxal, donc, empreinte d’un manque, celui de l’Afrique-mère, qui se serait d’abord inscrit, selon une certaine théorie « épigénétique », dans les gènes des esclaves avant d’être transmis à leurs descendants. « J’habite une blessure sacrée », écrit Césaire dans le poème « Calendrier lagunaire ».

Fabienne Kanor, qui se revendique afro-caribéenne, est née en 1970 à Orléans de parents martiniquais installés en Métropole à l’instigation du Bumidom (Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer, actif de 1963 à 1981). Romancière, documentariste et performeuse, elle enseigne actuellement la littérature et le cinéma francophones à l’université d’État de Pennsylvanie. Dans ses films (réalisés avec sa sœur Véronique Kanor) comme dans ses romans, elle approche sous divers angles l’esclavage et la situation des afro-descendants au « Nouveau Monde ». Le présent ouvrage, au titre très glissantien (« poétique » au sens d’imaginaire), se présente comme une enquête sur diverses œuvres pour la plupart afro-descendantes, parfois africaines, qui élargit le propos d’auteurs comme Frantz Fanon ou Édouard Glissant.

Elle revient ainsi sur trois de ses propres créations – les romans Louisiane (Rivages, 2020) et Humus (Gallimard, 2006, lequel raconte la rébellion de onze femmes transportées sur un bateau négrier en 1774), et sa performance intitulée Le Corps de l’histoire (2021) –, mais l’essentiel du livre est consacré à d’autres auteurs ou plasticiens. Parmi les premiers, Chester Himes, retenu pour La Fin d’un primitif (1955), Dany Laferrière pour Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer (1985), Simon Njami pour African Gigolo (1989), enfin Daniel Biyaoula pour L’Impasse (1996), quatre romans où l’on retrouve des hommes noirs pris dans des relations malsaines avec des femmes blanches. Même thématique dans Les Princes noirs de Saint-Germain-des-Prés (1975), un film de Ben Diogaye Bèye. Du côté des plasticiens, le lecteur éloigné de cet univers fera connaissance avec des Martiniquais (Victor Anicet, Habdaphaï, Christophe Mert, Laurent Valère) et des Africains (Edwige Aplogan, Romuald Azoumé, Niko Dalongeville, Julien Sinzogan, Dominique Zinkpé). Du dernier, on retiendra qu’il doute qu’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, puisse soigner la moindre âme et qu’il refuse de se considérer comme un artiste engagé, préférant se dire « embarqué dans cette histoire d’esclavage » qu’il rappelle dans ses créations.

Ce tour d’horizon englobe également des musées, dont quelques-uns en France, qui s’efforcent de ressusciter la mémoire de la traite et de l’esclavage. Pour sa part, Fabienne Kanor révèle que c’est la série Roots (1977), découverte alors qu’elle était petite fille, à la télévision, qui lui a ouvert les yeux sur les horreurs de la traite négrière.

Pour les captifs qui survivaient à la traversée venait ensuite le choc du « dessouchage » (la transplantation) et l’apprentissage de leur nouvelle condition. Si le souvenir de l’Afrique s’est rapidement perdu au fil des générations, une forme de nostalgie, fantasmée, s’en est transmise et beaucoup ont été tentés par le retour. Mais où aller ? L’Afrique est vaste et les afro-descendants, pris dans le « temps éperdu » de Glissant, ignorent où se trouvent leurs racines – une raison parmi d’autres qui explique que ces retours tournent le plus souvent au fiasco. Fabienne Kanor, qui peut en témoigner personnellement, renvoie à ces mots de la chanteuse noire américaine Nina Simone, laquelle avait également tenté l’expérience : « J’essaie de venir d’Afrique. »

L’autrice de cet essai, où sont convoqués, à côté des auteurs déjà cités, James Baldwin, Maurice Blanchot, Suzanne Césaire, Alfred Memmi ou Paul Ricœur, ne cache pas ses opinions. Le « déchoucage » des statues des grands hommes (blancs) de l’histoire de la Martinique, celle de l’abolitionniste Schoelcher pas plus que les autres, ne suscite chez elle aucun regret. Elle assimile le Bumidom à un « génocide par substitution » et prend clairement parti en faveur de réparations, y compris financières, aux descendants d’esclaves.

Rivages, 2022
240 p. 23 €