Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

Petite histoire politique des banlieues populaires de Hacène Belmessous

novembre 2022

Voilà un ouvrage passionnant, bien écrit, solidement documenté, qui décrit et analyse les « politiques de la ville », depuis « Habitat et vie sociale » en 1975 jusqu’à l’ANRU de Borloo, qui se focalise sur le bâti alors que ce sont les habitants qui attendent d’être entendus et d’agir !

Innombrables sont les rapports, thèses, mémoires, monographies et livres sur les banlieues, les jeunes des cités, les grands ensembles, les actions politiques successives « en faveur » des « quartiers sensibles », le danger islamiste, l’économie de la drogue, etc., qui, peu ou prou, établissent le même constat et suggèrent les mêmes politiques publiques et cela depuis une quarantaine d’années. Rares sont, au contraire, les contributions qui tentent de saisir les « banlieues » d’une manière politique, c’est-à-dire en comprenant les divers processus qui s’y entrelacent et confèrent à chaque cas sa singularité. Aussi attendions-nous avec impatience cette Petite Histoire politique des banlieues populaires, qui refuse les stéréotypes tout autant que le discours consensuel des universitaires égarés dans un monde si éloigné du leur. « Écrire l’histoire politique récente des banlieues populaires, précise Hacène Belmessous, c’est finalement questionner, au fond, autant les relations de la nation avec leurs habitants, que les rapports entre l’État français et les jeunes générations d’origine immigrée successives. »

Pour cela, il fallait opter pour une période historique ample, depuis la fin des années 1960, explorer les archives municipales (celles des bailleurs, de la Caisse des dépôts et consignations, des services territoriaux, de la police, etc.) et se limiter à quelques quartiers emblématiques des politiques de la ville. L’exploitation des archives réserve à l’auteur quelques surprises : la plupart du temps, il est le premier à ouvrir les boîtes et, dans celles-ci, il constate fréquemment l’absence des documents de la police. Les archives témoignent de l’air du temps, avec son vocabulaire, ses priorités, ses questionnements et ses responsables. En cela, elles éclairent considérablement notre compréhension du « mal-être » des habitants de ces logements dits « sociaux ». Or la population du parc social change au cours des années 1965-2005 : les immigrés sont de plus en plus nombreux à y résider ou à tenter d’y trouver un logement. Mais durant cette période, les immigrés ne sont pas les mêmes et la représentation que la société en fait se modifie également. C’est donc avec subtilité que l’auteur rend compte des archives qui le conduisent à un tableau contrasté des situations et des actions des uns et des autres. Les « immigrés » (entendons ici ceux qui viennent d’Afrique du Nord ou de l’Afrique sub-saharienne et sont considérés comme musulmans) gênent de nombreux bailleurs qui alertent leur direction et les élus des « problèmes » que pose leur rassemblement.

Hacène Belmessous exhume des documents où des chefs d’entreprise s’étonnent que les dossiers de leurs salariés soient systématiquement refusés, en constatant que cela concerne des Algériens, souvent devenus Français ou nés en France de parents algériens. Les archives révèlent aussi comment, par exemple, la Ville de Paris envoie dans son parc HLM de banlieue la population jugée « indésirable » qui entrave la gentrification de la capitale. La discrimination selon l’origine ethnique, géographique, religieuse dans l’attribution des logements sociaux n’est pas une exception. La gauche n’est pas en reste, y compris le Parti communiste. Tout cela n’est guère glorieux…

Hacène Belmessous poursuit son enquête en abordant la police. Dans un entretien éloquent, Paul Picard, maire de Mantes-la-Jolie de 1977 à 1995, relate une scène terrible, celle d’un jeune abattu dans le dos par un policier. Devant son étonnement, le commissaire dit : « Celui-là, il ne nous emmerdera plus ! » L’auteur étudie également la place de l’islam dans les banlieues. Voilà un ouvrage passionnant, bien écrit, solidement documenté, qui décrit et analyse les « politiques de la ville », depuis « Habitat et vie sociale » en 1975 jusqu’à l’ANRU de Borloo, qui se focalise sur le bâti alors que ce sont les habitants qui attendent d’être entendus et d’agir ! La « crise des banlieues », c’est l’incompréhension des autorités face aux humiliations que subissent les habitants.

Éditions Syllepse, 2022
200 p. 10 €

Thierry Paquot

Philosophe, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, il est spécialiste des questions urbaines et architecturales, et participe activement au débat sur la ville et ses transformations actuelles. Thierry Paquot a beaucoup contribué à diffuser l'oeuvre d'Ivan Illich en France (voir sa préface à Ivan Illich, La Découverte, 2012), et poursuit ses explorations philosophiques du lien entre nature,…

Dans le même numéro

Chine : la crispation totalitaire

Le xxe Congrès du PCC,  qui s'est tenu en octobre 2022, a confirmé le caractère totalitaire de la Chine de Xi Jinping. Donnant à voir le pouvoir sans partage de son dictateur, l’omniprésence et l'omnipotence d'un parti désormais unifié et la persistance de ses ambitions globales, il marque l’entrée dans une période d'hubris et de crispation où les ressorts de l'adaptation du régime, jusque-là garants de sa pérennité, sont remis en cause. On observe un décalage croissant entre l’ambition de toute-puissance, les concepts-clés du régime et le pays réel, en proie au ralentissement économique. Le dossier de novembre, coordonné par la politologue Chloé Froissart, pointe ces contradictions : en apparence, le Parti n’a jamais été aussi puissant et sûr de lui-même, mais en coulisse, il se trouve menacé d’atrophie par le manque de remontée de l’information, la demande de loyauté inconditionnelle des cadres, et par l’obsession de Xi d’éradiquer plutôt que de fédérer les différents courants en son sein. Des failles qui risquent de le rendre d'autant plus belliqueux à l'égard de Taiwan. À lire aussi dans ce numéro : Le droit comme œuvre d’art ; Iran : Femme, vie, liberté ; Entre naissance et mort, la vie en passage ; En traduisant Biagio Marin ; et Esprit au Portugal.