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Notes de lecture

Dans le même numéro

En attendant la neige de Lhasham-Gyal

Trad. par Françoise Robin

mars 2022

Ce premier roman de Lhasham-Gyal résonne comme un long poème nostalgique, une ode ininterrompue au Tibet et à ses habitants. Le passage du temps, incarné par l’histoire de vie culbutée de quatre amis d’enfance, le narrateur, Säldrön, Nyima Döndrup et Tharphel, ne fait que glisser sur la beauté d’une nature qui, seule, garde en mémoire la trace de ce qui est authentique et témoigne de valeurs pérennes. L’écrivain puise dans son vécu, depuis sa découverte du pouvoir des mots quand, dans sa jeunesse en Amdo, haute montagne au nord-est du Tibet, il lisait tout en gardant des moutons, jusqu’à son travail actuel au Centre de recherches sur les études tibétaines de Pékin, pour illustrer les bouleversements économiques, politiques et sociaux de son pays. Mais au-delà des blessures infligées par la prégnance d’une réalité souvent hostile et subversive, c’est toute la question de l’identité, de la fidélité à un idéal hérité ou choisi qui habite et nourrit le récit.

La construction du roman, marquée par des retours en arrière, la description détaillée de lieux, de paysages, le rappel de liens anciens et de rapports de force ancestraux, les conversations directes ou indirectes entre les amis sur leurs choix, leurs hésitations, leurs compromis aussi, reflète la douloureuse insertion dans un monde encore largement perçu comme étranger. L’absence de linéarité dans la narration concourt à révéler le trouble qui perturbe tous les personnages du roman, contraints à repenser leurs allégeances, leurs principes, face à un processus qui, dans un même élan, transforme et détruit.

Le village de Marnang ouvre et clôt le récit. À la première scène qui évoque la querelle passagère entre les quatre jeunes copains autour du mot et de l’écrit, le narrateur affirmant avoir tracé la lettre-consonne tibétaine Ka sur la neige et les autres enfants voulant la lui « prendre », répond la dernière séquence qui les voit, devenus adultes, retourner sur « leur terre natale » pour tenter d’aider Tharphel, devenu chef du village, à mettre fin aux affrontements meurtriers qui opposent sa communauté à celle de Yarnang, conflit entre sédentaires et nomades. Entre-temps, tout se joue, se défait et se croise.

Lhasham-Gyal réussit à rendre sensibles le sens et la place que peuvent prendre l’éducation, l’amour, l’amitié, l’ambition ou la réussite sous toutes ses formes dans une société en pleine évolution. La rupture entre le destin des quatre amis, tel qu’il était programmé, dès leur naissance, eu égard à la foi et au culte des ancêtres – mariage entre le narrateur et Säldrön, entrée au monastère pour Nyima Döndrup, reconnu comme la réincarnation de Kulo de Marnang, maintien au village pour Tharphel qui ne saura jamais ni lire ni écrire –, et la brutale réalité de la vie met au cœur du récit la quête du respect de soi, entre modernité et tradition.

Des instantanés se succèdent, illustrant la collision de deux modes de pensée et la difficile appropriation de changements orchestrés au sommet des instances d’un parti. L’arrivée de l’électricité, de la télévision, du cinéma rompt l’isolement du village et contribue à conjuguer autrement le temps et l’espace, rendant aussi obsolètes le passage et les messages apportés par les pèlerins. Le secrétaire Wang, cadre de la commune, « un Chinois qui parlait tibétain », prend le dessus sur le chef du village lors de l’inauguration de la nouvelle école. Le narrateur se voit encore enfant face au portrait du « grandiose dirigeant  » qui, trônant sur le mur de la salle à manger, semblait le condamner irrévocablement pour avoir, par gourmandise, volé quelques dattes à sa mère.

Pépé-Crinière racontant des légendes, des enfants chantant à tue-tête ou récitant des proverbes anciens, des parents expliquant que « les mérites s’épuisent » si on appelle un moine par son nom laïc sont autant d’images qui refusent toujours de s’éloigner. Mais c’est surtout la neige qui rassure par sa présence. Que des lettres soient dessinées sur elle ou que des empreintes de pas révèlent des rencontres clandestines, elle participe à la découverte de soi et perdure dans l’imaginaire comme un allié précieux.

Les événements concrets qui ponctuent la vie des héros – pour le narrateur, le collège, puis dans « une ville de l’intérieur » un travail et le mariage avec Tenzin Drönmé, une Tibétaine qui ne parle même pas sa langue, s’exprime en chinois et ignore sa culture ; pour Nyima Döndrup, la fuite du monastère et la réussite comme homme d’affaires ; pour Säldrön, l’échec au collège, des années de prostitution en reniant son nom et son origine et les retrouvailles bénéfiques avec Nyima Döndrup ; pour Tharphel, un amour fugitif car impossible avec Dadrön, la sœur aînée de Säldrön, et la responsabilité de Marnang – sont perçus comme des épiphénomènes, sans réelle signification ou importance. Ils ne font qu’effleurer la conscience des personnages, glissant sur leurs affects, les laissant comme extérieurs à leur déroulement, indifférents à leurs implications immédiates.

Leur vérité se situe ailleurs et toute la magie poétique de ce roman tient précisément en la saisie de cet instant où tout finit par avoir du sens, en l’acceptation de ce lieu intime qui permet de réconcilier les facettes éparpillées d’une identité bousculée. Pour le narrateur et ses amis, leur village est ce lieu : au lecteur de trouver le sien.

Éditions Picquier, 2021
400 p. 22,50 €

Sylvie Bressler

Critique littéraire à la revue Esprit depuis 2002.

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