Les égarés d'Ayana Mathis
Traduit par François Happe
Avec Les Égarés, dix années après la parution de son premier roman, l’Américaine Ayana Mathis va plus loin encore dans le tableau des forces plurielles qui, sur plusieurs générations, affectent des familles afro-américaines.
Avec Les Égarés, dix années après la parution de son premier roman, Les Douze Tribus d’Hattie, succès critique et grand public traduit dans une quinzaine de langues, l’Américaine Ayana Mathis va plus loin encore dans le tableau des forces plurielles qui, sur plusieurs générations, affectent des familles afro-américaines. Dans Les Douze Tribus d’Hattie, à travers le récit des sorts contraires des enfants de Hattie, une jeune femme noire ayant quitté la Géorgie pour Philadelphie, Ayana Mathis s’attache à comprendre d’où vient le héros et à dessiner l’impact du vécu familial au quotidien sur des êtres fragilisés par un environnement hostile. Dans Les Égarés, en faisant voyager ses héros dans le temps et dans l’espace et en jouant sur un effet miroir, elle cherche à saisir la résonance de l’histoire collective sur les destinées individuelles et à questionner l’essence même de la liberté face à un passé traumatique.
Le roman a pour personnage central un garçon d’une dizaine d’années, Toussaint (son image introduit et clôt le récit), et se construit autour de la prégnance du rôle réel ou fantasmé qu’Ava, sa mère, Dutchess, sa grand-mère, et Cass, son père longtemps absent, jouent dans son parcours de jeune Noir, à la recherche d’une identité dans un contexte instable. L’histoire navigue entre deux lieux, Philadelphie dans les années 1980, en proie à des tensions sociales et économiques, et Bonaparte, en Alabama, petite ville « incorporée », c’est-à-dire ayant cédé ses terres à des Noirs, peu à peu délaissée par sa population, victime de la violence de suprémacistes blancs et de la convoitise de sociétés immobilières. La puissance du roman est de rendre sensible la dynamique des forces en présence et de dessiner la marge d’action laissée aux protagonistes.
Des références historiques se glissent au cœur de la narration : le prénom « Toussaint » se réfère au héros de la révolution haïtienne, Toussaint Louverture ; l’action de la police à l’encontre de l’Arche, mouvement « contre tous les systèmes de déshumanisation et d’exploitation des Noirs » fondé par Cass, n’est pas sans rappeler les conflits à Philadelphie entre les forces de l’ordre et MOVE, groupe proche de l’idéologie des Black Panthers ; l’importance d’une ville comme Bonaparte se comprend à l’aune des lois Jim Crow, ces lois raciales promulguées par les législatures des États du Sud de 1877 à 1964.
Chaque héros s’inscrit dans cette mémoire commune et y ancre son histoire intime entre espérance et douleur. Mais ces parcours de vie s’agrègent tous autour d’un même désir d’autonomie et de sécurité, d’une même volonté d’être reconnu pour sa propre valeur dans un pays réfractaire à la présence noire.
Ava cherche à assurer un avenir meilleur à ce fils, né de son amour clandestin pour Cass, un médecin noir militant Black Panther. Mais à chaque fois qu’elle tente d’avancer, elle est rattrapée par l’adversité et abandonne un peu plus son rôle de mère. Son départ pour Philadelphie, son mariage avec un homme qui se révèle violent, son refuge dans un centre d’hébergement où dominent corruption, sévices sexuels et trafics en tous genres, ou ses retrouvailles avec Cass et sa participation active à l’idéologie de l’Arche s’avèrent autant de freins à la réalisation de son projet pour Toussaint. Tout se passe comme si Ava, toujours à la recherche de cette vague sensation de grandeur et de plénitude éprouvée à Bonaparte, avant l’assassinat de son père adoptif par des Blancs, avait une vision déformée de ce qui l’entoure et ne percevait pas les risques encourus par une femme de couleur.
Dutchess, quant à elle, symbolise la foi en une utopie, celle d’une communauté rurale noire, égalitaire, fonctionnant sous forme de coopérative. Elle incarne une posture de résistante face à tous les obstacles qui viennent entraver sa démarche. Cette ancienne chanteuse de blues, installée à Bonaparte, fait face à l’hostilité meurtrière de ses voisins blancs, parfois l’arme à la main, et ne s’avoue jamais vaincue. La construction d’immeubles sur les tombes de ses ancêtres ou l’incendie du magasin, où la vente de leurs produits organiques permettait aux quelques habitants de Bonaparte de survivre, n’affectent pas sa détermination. Elle est tout entière habitée par une volonté farouche de transmettre la terre, l’acte de propriété devenant le garant d’une appartenance, le vecteur d’une identité.
C’est précisément cet acte de propriété qui va précipiter les événements et provoquer la fin de Cass et de l’Arche. Sa personnalité charismatique en avait fait le chef tyrannique d’une collectivité, capable de voler des médicaments pour pouvoir soigner ou de s’approprier illégalement des terres pour réaliser son rêve communautaire. Il incarne la posture du militant noir, prêt à tout pour combattre le racisme et être reconnu pour lui-même.
L’absence de linéarité, l’ignorance de la chronologie et l’alternance entre des lieux emblématiques favorisent le croisement de ces lectures éclatées de l’héritage de l’esclavage. Ayana Mathis ne juge pas les choix de ses protagonistes. Elle se contente de leur donner une voix et d’accepter leurs errements, leurs zones d’ombre. Toussaint est le dépositaire, fragile et hésitant, de toutes ces contradictions : son cheminement vers une liberté assumée s’inscrit encore en point d’interrogation.