Histoire de L’Harmattan. Genèse d’un éditeur au carrefour des cultures (1939-1980) de Denis Rolland
Préfaces de Jean-François Sirinelli et Jean-Yves Mollier
Cet ouvrage conte le démarrage de ce qui va devenir une success story.
Dans le monde universitaire, les éditions de L’Harmattan ne sont guère appréciées : on dit qu’elles n’éditent pas vraiment le livre, réclament une subvention et ne se préoccupent guère de la diffusion. Or ce sont le premier éditeur en sciences humaines et sociales en France, avec un catalogue de plus de 50 000 titres, depuis 1975, signés par 30 000 auteurs ! Ce sont aussi une librairie d’une incroyable richesse et, depuis quelques années, un lieu culturel, alliant théâtre et cinéma, au Lucernaire. Il était temps qu’une monographie lui rende hommage, ainsi qu’à son principal animateur, Denis Pryen.
Ce dernier est né en 1939 à Bois-Grenier, près de Lille, dans une famille de douze enfants. Son père est ouvrier agricole, sa mère a le brevet et encouragera toujours ses enfants à apprendre. Bon élève, il entre au petit séminaire et rêve de devenir missionnaire. Il étudie la philosophie au séminaire des Spiritains, avant de rejoindre Rome et d’étudier à la Grégorienne, en latin. Il est appelé en Algérie en 1961 et travaille à l’hôpital, tout en participant à la vie des Foyers Amitiés (ou « Centres catholiques universitaires »). Il s’émancipe progressivement de la tutelle de l’Église, rencontre d’autres jeunes, lit, va au cinéma et est persuadé que l’Algérie avance vers l’indépendance, malgré la guerre et les attentats perpétrés par l’Organisation de l’armée secrète (OAS). Le 5 juillet 1962, jour de l’indépendance, un massacre, non élucidé, fait de nombreuses victimes des deux côtés à Oran : Denis reste trois mois pour aider, aussi bien des pieds-noirs que des Algériens, puis il retourne à Rome terminer ses études de théologie. Il est ensuite nommé au Sénégal, où il réside en 1966-1967, et prend conscience « que ce que le christianisme veut imposer aux sociétés africaines est profondément inadapté ». Il y rencontre Louis-Vincent Thomas, Jacques Lombard et Pierre Fougeyrollas, qui sont ses enseignants. Sa hiérarchie lui demande de rentrer, ce qu’il fait après avoir terminé l’année universitaire – il sait qu’il s’agit là d’une reprise en main.
Il enseigne au séminaire de Chevilly-Larue et collabore à la revue Spiritus, née en 1959 et animée par le père Athanase Bouchard : il y apprend, sur le tas, l’édition d’une revue. Il y rencontre Robert Ageneau, spiritain comme lui. Mai 68 le radicalise : un dimanche à la messe de 11 heures à Auteuil, il lit un texte de la Jeunesse étudiante chrétienne : « Bienheureux les riches, car vous ferez ce que vous voudrez avec la justice. Bienheureux les puissants… » Des paroissiens le dénoncent au cardinal Marty, qui leur aurait dit : « Il a raison. » Il se met en ménage avec Odile Chartier et tous les deux participent aux « communautés de base ». La leur est à Saint-Mandé, on y discute de tous les thèmes politiques et sociaux de l’époque, comme en témoigne le livre co-signé par Robert Ageneau et Denis Pryen, Chemins de la mission aujourd’hui (1972).
Robert Ageneau est né en 1938 à Saint-Michel-Mont-Mercure (Vendée) dans une famille d’agriculteurs. Il étudie au séminaire, puis décide d’être prêtre et missionnaire. Il croise Denis à Rome, sans se lier davantage. Mai 68 secoue bien des idées reçues, en particulier celles du Comité d’action pour la révolution dans l’Église. Il enseigne au séminaire de Chevilly-Larue, devient secrétaire de rédaction de La Lettre, puis dirige Spiritus à partir de 1969, où officient Denis et Odile. La rédaction organise des réunions où tous les thèmes sont abordés. Robert et Denis rédigent Nouvel Âge de la mission (1973) et Après la mission (1975). Robert, croyant, critique de plus en plus l’institution. En 1974, il s’installe avec Nicole Duniau et reçoit une lettre du provincial des spiritains : « Tu comprendras, tu es radié de la congrégation. » Ils ne sont pas les seuls à s’interroger sur leur foi et à vouloir la vivre autrement : 1 500 prêtres quittent leur ministère entre 1960 et 1980, en France.
S’inspirant de l’éditeur-libraire François Maspero et de Présence africaine, le trio (Odile, Denis et Robert) trouve un local rue des Quatre-Vents et cherche le nom d’un vent comme enseigne – ce sera l’harmattan, celui qui balaye le Sahel. Denis fait les puces et les bouquinistes pour acheter des livres que la librairie revend, tout en éditant des ouvrages sur l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine, bref ce qu’on appelle alors le « tiers-monde ». C’est un lieu de passage : des étudiants africains, des militants associatifs, des chercheurs tiers-mondistes s’y rencontrent. Denis et Robert fondent à Rome l’International Documentation on the Contemporary Church qui publie les premiers livres de ce qui deviendra les Éditions L’Harmattan en 1975 : Portugal 1974-1975 par Charles Foubert, La Traite silencieuse. Les émigrés des départements d’outre-mer par un collectif, Créole, vaudou et sectes religieuses aux Antilles par Laënnec Hurbon et Dany Gisler, Église et socialisme en Tanzanie par Sylvain Urfer, etc.
Robert s’occupe de l’éditorial, Denis de la gestion, des relations avec l’imprimerie Corlet, de la librairie, mais les deux hommes n’ont pas la même conception de l’édition et, en 1980, ils se séparent. Robert crée alors les éditions Karthala (du nom d’un volcan des Comores). Denis soutient d’innombrables projets, publie des thèses rarement réécrites, offrant à leurs auteurs une première reconnaissance, multiplie les librairies dans le même quartier et les partenariats dans d’autres pays (Canada, Hongrie, Sénégal). Cet ouvrage conte le démarrage de ce qui va devenir une success story.
Un autre volume du même auteur, L’Harmattan, matériaux pour l’histoire d’un éditeur (1962-1980), comprend des extraits des carnets d’Algérie de Denis Pryen, des éléments du catalogue et des entretiens de plusieurs directeurs de collection (Dominique Métaillé, Dominique Desjeux, Alain Forest, Gérard da Silva) qui évoquent l’ambiance de travail aux Éditions. Il nous faut attendre la suite, de 1980 à nos jours, pour prendre la mesure de cette entreprise, de ses conséquences sur les débats d’idées, sur la connaissance de luttes, de peuples et de pays qui ne font jamais la une des journaux. C’est la planète des espérances que L’Harmattan donne à lire.