Les rebelles magnifiques. Les premiers romantiques et l’invention du Moi de Andrea Wulf

Traduit par Marie-Odile Probst


Après une remarquable et remarquée biographie d’Alexander von Humboldt, L’Invention de la nature (Noir sur Blanc, 2017), Andrea Wulf nous propose celle d’une ville, Iéna, à la fin du xviiie siècle. Il y a des villes qui bénéficient, à un moment donné, d’une incroyable conjoncture où s’y rencontrent et créent des artistes, des écrivains, des savants, comme à Florence sous Laurent le Magnifique, Concord avec Emerson, Thoreau et Margaret Fuller, ou Vienne avec Freud, Klimt, Schönberg, Herzl et Otto Wagner.

Nous sommes dans une petite ville universitaire du duché de Saxe-Weimar, que dirige le duc Charles-Auguste conseillé par Goethe, écrivain admiré par une jeunesse électrisée par la lecture de son roman Les Souffrances du jeune Werther. Goethe alterne ses séjours à Weimar, où résident sa femme issue du peuple et leur fils, et Iéna, où de jeunes auteurs et philosophes l’adulent et dont l’audace le rajeunit. Il loge dans le château et ouvre, à proximité, un jardin et un institut botaniques. La vie culturelle se concentre dans les tavernes, où chacun sait trouver celui qu’il cherche, et à l’université, petite mais novatrice.

Fichte attire les étudiants, qu’il fascine par son brio et sa théorie du Moi et du non-Moi, et son appel à s’émanciper du kantisme. Hölderlin suit ses cours avec passion et le considère comme « l’âme d’Iéna ». Schiller, auréolé de son succès théâtral avec Les Brigands, philosophe et sympathise avec Goethe, tout en lançant, en 1795, la revue Les Heures (Die Horen). Vont y collaborer Wilhelm von Humboldt, August Wilhelm Schlegel, Novalis, etc. Schiller y publie ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, que le jeune Hegel considère un « chef-d’œuvre ». En 1798, la publication de l’Athenaeum assure l’originalité des deux frères Schlegel et de leurs amis qui appellent à « symphilosopher », à philosopher « ensemble », « en commun ». On peut y lire les textes de Novalis, Fragments, Grains de pollen ou encore Hymnes à la nuit. Sans atteindre le grand public, la revue fait jaser à Berlin et influence aussi bien Coleridge que Wordsworth. Friedrich Schlegel se lance dans le roman avec Lucinde, qui s’inspire de sa liaison amoureuse avec Dorothea Veit, qui divorce pour l’épouser. L’auteur décrit anatomiquement les ébats érotiques des deux amants tout autant que leur amour intellectuel. La femme est l’égale de l’homme dans tous les domaines, ce qui va heurter l’esprit du temps, mais pour Friedrich Schlegel, les inégalités entre les sexes sont l’« un des plus dangereux obstacles à l’humanité ».

Andrea Wulf, avec talent et une solide documentation, nous invite dans le quotidien de ces hommes et femmes du Cercle d’Iéna. Les difficultés financières des uns, les amours des autres, la panne devant la page blanche, les correspondances échangées, les fâcheries tout comme les complicités, les maladies, les voyages, les dîners, les publications, elle éclaire tout ce qui constitue l’ordinaire et l’extraordinaire de cette communauté intellectuelle. Des femmes exceptionnelles – comme Caroline Michaelis, écrivaine, traductrice de Shakespeare, critique littéraire, désirée par de nombreux hommes, dont August Wilhelm Schlegel et Friedrich Schelling, qui seront ses maris successifs ; ou encore Dorothea Veit, écrivaine et traductrice, qui sera la femme de Friedrich Schlegel, qui accapara les traductions de son épouse – participent grandement à l’aura du groupe. Il faudrait évoquer aussi Germaine de Staël, autrice de De l’Allemagne, aidée dans sa rédaction par W. F. Schlegel, qui passe par cette ville.

La bataille d’Iéna, le 14 octobre 1806, ravage la ville, les morts sont des milliers, la victoire napoléonienne s’avère terrible pour la population civile comme pour l’armée prussienne. La communauté artistique et intellectuelle qui a fait la renommée d’Iéna était déjà disséminée et affaiblie au début du siècle : Novalis meurt trentenaire en 1801 ; Schiller s’installe à Weimar en 1799 où il décède en 1805 ; Schleiermacher correspond avec le Cercle d’Iéna, sans quitter Berlin ; Schelling abandonne Iéna en 1803 ; August-Wilhelm Schlegel déménage d’Iéna en 1801 ainsi que son frère Friedrich.

Les notions de romantisme et de romantique sont inventées par ces auteurs, ce qu’Andrea Wulf indique sans plus entrer dans le détail. De même, elle passe trop rapidement sur les enjeux théoriques qui se jouent alors dans la philosophie, mais aussi la poésie et la littérature, elle hésite à développer les apports conceptuels de ces jeunes philosophes, pensant certainement ennuyer le « tout public ». En conclusion, elle cartographie à grands traits l’influence du Cercle d’Iéna dans la pensée au cours des xixe et xxe siècles, et ce aussi bien en Norvège, Suède, Italie, France, Russie, Pologne, Espagne, Grande-Bretagne qu’aux États-Unis. Ce portrait d’une ville et de ses intellectuels et créateurs se lit avec gourmandise, et le lecteur éprouve une réelle empathie pour ces femmes et hommes qui tentent de rendre intelligible le monde, pour que chacune et chacun en ait une conscience singulière et émancipatrice.

Noir sur Blanc, 2024
572 p. 26 €