Proust, roman familial de Laure Murat
Laure Murat a trouvé dans Proust non seulement, comme maints lecteurs, un plaisir esthétique, la reconnaissance de sensations qui semblent universellement partagées, mais surtout un savoir clinique et comique sur son milieu d’origine.
Les arts de la mémoire, dit-on, s’originent dans un deuil. Le poète Simonide de Céos, invité à chanter les louanges d’un noble de Thessalie lors d’un banquet, eut un trou de mémoire. Il digressa alors en racontant l’histoire bien connue des jumeaux divins Castor et Pollux. Plus tard dans la soirée, on vint dire au poète que deux personnes l’attendaient à l’extérieur. Pendant son absence, le toit de la maison s’effondra et tous les convives moururent. Leurs corps étant méconnaissables, c’est à Simonide que l’on demanda de se remémorer les places qu’ils occupaient afin qu’ils soient dignement enterrés sous leur nom1. Faire d’un chagrin une puissance de remémoration, écrire pour remettre les gens (et les choses) à leur place dans un certain ordre du temps, telle pourrait être une définition de la littérature – de l’œuvre de Proust, en tout cas, du « tissage de ses souvenirs » et de son « travail de Pénélope de la remémoration2 », et du dernier livre de l’historienne Laure Murat, à ceci près qu’ils désordonnent plutôt le temps et en déplacent les intensités.
Laure Murat a une famille peu commune. Descendante, par son père, de la noblesse d’Empire et, par sa mère, de celle de l’Ancien Régime, elle semble avoir grandi dans l’univers de la Recherche, élevée par des aïeux qui ont d’ailleurs connu Proust. « Toute mon adolescence, écrit-elle, j’ai entendu parler des personnages de la Recherche, persuadée qu’ils étaient des oncles ou des cousines que je n’avais pas encore rencontrés. » L’œuvre de Proust – dont elle est, par la suite, devenue l’une des spécialistes – ressort, pour elle, d’un « roman familial », comme l’indique le titre de son livre, qui est au fond l’histoire d’une incessante relecture3.
Laure Murat a trouvé dans Proust non seulement, comme maints lecteurs, un plaisir esthétique, la reconnaissance de sensations qui semblent universellement partagées, mais surtout un savoir clinique et comique sur son milieu d’origine. Alors que l’on attribue souvent – et à raison – des vertus heuristiques à l’expérience, l’autrice montre « en quoi l’analyse proustienne de l’aristocratie […] éclairait son milieu d’origine mieux que l’expérience vécue de l’intérieur » par « la claire énonciation d’un savoir enfoui, informulé » où « les scènes lues […] étaient infiniment plus vivantes que les scènes vécues ».
Un savoir qui se lit d’abord dans les gestes, les formes, « question cruciale » du livre4. Celui-ci commence en effet par le geste, aperçu dans la série Downtown Abbey, du maître d’hôtel mesurant l’écart entre les couverts de la table qu’il vient de dresser. L’autrice y revoit ainsi le milieu où elle a grandi comme « un monde de pures formes » – « de formes vides », car décorrélées du réel. Cet effet de surface se déchiffre dans les manières de table, les techniques du corps, dans la théâtralité de paroles et de gestes « toujours mesurés, comptés », ce naturel incessamment travaillé et dans cette « notion de style, si primordiale, si viscérale, [qui] se confond volontiers avec un attachement maniaque à la langue ». Proust livre donc à l’autrice une connaissance esthétique de son milieu, dont il cartographie la stylistique de l’existence5. Celle-ci n’est pas qu’un « objet d’angoisse (le vide) », elle est aussi un « objet de jouissance (la danse) » : « la singularité de tour des grandes manières, la grâce recherchée au fondement de tout geste » forment en effet une rythmique, cette « insertion affective dans l’existence6 », une chorégraphie « si séduisante qu’on pourrait la croire fondée ».
Mais comment, venant de ce milieu, cheminer dans un réel dont tout conspire à vous éloigner ? La lecture de Proust devient ici le moyen d’une désaliénation : « La forme proustienne donnait du sens à la vacuité de la forme aristocratique. » Face à « la narration, obsession personnelle » du père de l’autrice, et au souci généalogique de sa famille, dont la « prétention à l’antériorité » lui assure « la maîtrise du récit », l’écrivain offre un contrepoint, un contretemps. Là où l’autrice décèle dans son milieu une « fixité mortifère », Proust mouvemente la langue ; à la permanence, à la linéarité et à l’historicisme rigide prônés par sa famille, Proust oppose le fondu de temps qui cohabitent et se superposent. Tout en investiguant « l’inadéquation des mots et des choses » qu’entraîne le langage aristocratique – par exemple, lorsqu’ils disent de leurs domestiques qu’ils font partie de la famille sans bien toujours connaître leur nom –, Proust remonétise la langue.
Surtout, il invente, imagine, « met en forme une nouvelle temporalité7 ». L’imagination est en effet au cœur de la vision proustienne de la réalité. « La littérature qui se contente de “décrire les choses”, de donner un misérable relevé de leurs lignes et de leur surface, est, malgré sa prétention réaliste, la plus éloignée de la réalité. […] Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément », écrit Proust dans Le Temps retrouvé. Laure Murat décrit bien le mélange qu’il compose de noms réels et de noms imaginaires, derrière lesquels elle reconnaît parfois certains membres de sa famille. Cette équation « existence + imaginaire = réalité8 » a fait comprendre à Laure Murat, contrairement aux enseignements de son milieu, que le réel et le langage, la vie matérielle et l’écriture ne formaient pas deux mondes séparés, mais qu’ils étaient tout un. « Car l’imaginaire, écrit-elle, au même titre que le leurre, ou même l’erreur des sens, consubstantiels de l’expérience, appartient de facto au réel. »
« Le savoir que j’essaie de constituer est fragile, éparpillé, et volatile, reconnaît Laure Murat, comme l’est la mondanité, mais aussi la mémoire, promise à l’inexorable effacement. Alors, quand se fixe, même fugitivement, cette poétique que je traque, où s’enchevêtrent, à un carrefour inattendu, la fiction et la réalité, le roman et l’histoire, la littérature et la vie, j’ai l’impression que le livre que j’aimerais écrire est possible. » Cette poétique, ce savoir lui est aussi une consolation. « En prenant, le premier, l’homosexualité au sérieux », en faisant de ce sujet minoritaire et marginal un sujet central et universel, Proust a permis à Laure Murat, dont la « sortie du placard » précipita la rupture définitive avec sa famille, qu’« au moins, [s]a vie sonn[e] plus juste ». Dès lors, la consolation ici à l’œuvre n’est pas un réconfort ou une réparation, mais recèle d’abord « une puissance libératrice », une « force d’émancipation ». Bien avant de sublimer cette épreuve dans ce livre, la lecture de la Recherche avait depuis longtemps instauré l’autrice « en tant que sujet en dépliant le sens des mises en scène attachées à l’homosexualité et, plus que tout, [l]’a ouverte au réel ». Afin qu’il ne soit plus écrasé par le langage mais, au contraire, par lui, sans cesse remis en mouvement.
- 1. Voir Louis Marin, « Le trou de mémoire de Simonide » [1987], Lectures traversières, éd. Dominique Bourel, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque du Collège international de philosophie », 1992, p. 197-210.
- 2. Walter Benjamin, « L’image proustienne » [1934], dans Œuvres II, trad. par Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2000, p. 136.
- 3. Voir Laure Murat, Relire. Enquête sur une passion littéraire, Paris, Flammarion, 2015.
- 4. Voir Jean-Pierre Richard, Proust et le monde sensible, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 1974 (rééd. « Points essais », 1990). Sur Proust théoricien, voir Vincent Descombes, Proust. Philosophie du roman, Paris, Minuit, coll. « Critique », 1987. Sur les « savoirs de la littérature », voir Annales. Histoire, sciences sociales, 65e année, no 2, mars-avril 2010.
- 5. Voir Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2016.
- 6. André Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, t. II, La Mémoire et les Rythmes, Paris, Albin Michel, coll. « Sciences d’aujourd’hui », 1965, p. 81-82.
- 7. Julia Kristeva, Le Temps sensible. Proust et l’expérience littéraire, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 1994, p. 208.
- 8. Anne Simon, Proust ou le réel retrouvé. Le sensible et son expression dans À la recherche du temps perdu, Paris, Presses universitaires de France, 2000.