La place de la liberté à Kharkiv. Photo Anne et Laurent Champs-Massart
La place de la liberté à Kharkiv. Photo Anne et Laurent Champs-Massart

La Renaissance fusillée et l’Ukraine actuelle - 1er volet

Une histoire qui revient

Écrivains français domiciliés à Kyiv, Anne et Laurent Champs-Massart se rendent régulièrement à Kharkiv, grande ville de l’est de l’Ukraine, non loin de la frontière russe et des combats. Dans ce premier volet d’une série de quatre articles, ils campent le décor d’une ville actuellement exposée à la guerre, qui fut le berceau de ce que l’histoire a retenu sous le nom de Renaissance fusillée. Cette génération d'artistes des années 1920-1930, qui prônait l’indépendance ukrainienne face à la domination russe, fut implacablement réprimée. Ce qui n’est pas sans rappeler les menaces qui pèsent de nos jours sur l’Ukraine.


En février 2024, la région de Kharkiv n’est pas encore libérée en totalité. Située en Ukraine orientale, bordée par la frontière russe et la ligne de front, logée à si dangereuse enseigne, elle encaisse quotidiennement des frappes, serre les dents, couve l’œuf de la liberté, à l’image de tout le pays. Non loin de la capitale régionale, les combats font rage, vers Koupiansk, vers Izioum ; et Kharkiv s’estime chanceuse d’avoir brisé son siège dès avril 2022. Mais la victoire est changeante. Le vent vient de Moscou, insatiable et vandale, et souffle à tout rompre. Tout est concerné. Aussi, tout est en sursis.

Dans le centre de Kharkiv, entre le parc Chevtchenko et la place de la Poésie, une rue descend doucement, une rue célèbre pour les lieux culturels qu’elle abrite. L’un de ces nids mémoriels se situe au n°22, dans un immeuble du XIXe, au 3eétage pour être précis. Là se trouve un appartement d’un ancien temps, vaste, volumineux, aux plafonds hors d’atteinte, même avec une échelle. Le parquet en point de Hongrie a été maintes fois réparé. Au sol et aux murs, depuis la salle d'eau jusqu'à l'arrière-cuisine, les carrelages et les faïences juxtaposés en strates archéologiques datent, visiblement, de 1900, des années 20, 30, et (çà et là), des années 40 et 60. Les fenêtres sont en bois, les portes d’origine. La peinture est récente, mais seulement par touches. Les enduits brillent ou, au contraire, suggèrent des couleurs délavées. Le parcours de l’électricité saute aux yeux et, d’une manière générale, d’aucuns diraient que tout reste à rénover, qu'il faudrait finir par recouvrir tant d'époques et de styles. Mais ce parti-pris esthétique est délibéré. Il agit comme un manifeste. Rien n'a été effacé. Le passé est tangible, il affleure ; de la main, on le touche, il refait surface et si parfois il évolue, malheureusement, il se répète aussi. Or, rien ne doit être oublié. Ni dans ces locaux, ni dans l’histoire de l’Ukraine.

Façade de la résidence de Youri Cheveliov à Kharkiv. Photo Anne et Laurent Champs-Massart.

Des murs-palimpsestes 

Au 3e étage du n°22, rue Rymarska, à Kharkiv, où vécut Youri Cheveliov (1908-2002), l’appartement tel qu’il est aujourd’hui est très beau, mais d’une beauté médiate et hantée, d’un charme complexe. Il est labyrinthique, nous parlons de l’appartement comme de son charme. Le labyrinthe est autant spatial que temporel ; et ce n’est pas un hasard si le Musée littéraire de Kharkiv a installé dans ces lieux une résidence d’écriture à l’usage des auteurs du monde entier. L'épaisseur de ces murs-palimpsestes a retenu captives les essences d'un passé prégnant, inguérissable (la plaie irradie, elle vient d’être rouverte). C'est ici que vécut Youri Cheveliov. Cet intellectuel, critique, slaviste, essayiste et linguiste ukrainien, incarne le parfait exemple de l’homme d’esprit ayant traversé le XXe siècle au gré de tous ses périls totalitaires. Le père de Cheveliov disparaît au combat en 1918. Cheveliov lui-même est à Kharkiv lors de la révolution russe et de la guerre civile qui frappe l'Ukraine dans la foulée. De 1919 à 1934, Kharkiv est la capitale de l’Ukraine soviétique et Cheveliov y fait ses études. Toujours dans cette ville, il côtoie, dans les années 30, les emprisonnements et les condamnations de la génération d’auteurs ukrainiens qui deviendront la Renaissance fusillée. Les troupes allemandes entrent à Kharkiv en octobre 1941, les Soviétiques reprennent la ville en février 1943, les Allemands de nouveau en mars, les Soviétiques une dernière fois en août. Le choléra et le typhus, les maladies, sans métaphores, sont les maîtres véritables. Les gens d’ici disent qu’en ces années, la mort et la douleur se sentaient plus à l'aise à Kharkiv qu'à Leningrad, aux pires heures du siège… Youri Cheveliov s’est enfui à temps. Dès 1943, il émigre vers l’ouest, en Pologne, en Allemagne, puis, en 1952, aux États-Unis, où il mourra en 2002, à New-York. Voilà pour la vie.

Pochoir de Cheveliov rue Rymarska, Kharkiv. Photo Anne et Laurent Champs-Massart.

Pour l’œuvre, Cheveliov fut un auteur prolixe. Dans un très beau texte publié dans la revue Kultura en 1951, il dresse le portrait de Kharkiv, d’un point de vue historique et même, pourrait-on dire, stratigraphique. Il évoque la « 1re Kharkiv », celle des Cosaques, des cavaliers libres, socles de l’Ukraine, dont la silhouette se dresse jusqu'au final de l'hymne ukrainien actuel : « Pour notre liberté, nous nous donnerons corps et âmes / Et nous prouverons, frères, que nous sommes la nation des Cosaques ». Cheveliov parle ensuite de la « 2e Kharkiv », qui débute avec les conquêtes de Catherine II, et placée, fatalement, sous le signe de la russification. La « 3e Kharkiv », quant à elle, s’ébroue aux espoirs libertaires de la révolution d’Octobre, et vit de renouveau national, d’avant-garde esthétique, de bouillonnement culturel : c'est la Kharkiv de la Renaissance fusillée. Lui succède la « 4e Kharkiv », celle du stalinisme et des Soviets, des répressions, des spoliations, des interdits, de la morosité et d’une russification menée tambour battant au nom du réalisme social. Le processus s’achèvera, selon l’auteur, par la « 5e Kharkiv », émancipée de nouveau, enfin débarrassée des jougs, souveraine à tous points de vue, dans sa langue, ses choix sociaux, son devenir politique. La 5e Kharkiv, c'est celle qui se construit actuellement, en 2024, sous les bombardements. On comprend pourquoi l’ancien logis de Cheveliov fut choisi pour accueillir une résidence d’écriture en Ukraine, dans ce pays en lutte, où le futur s'écrit.

La figure tutélaire est forte à plus d'un titre. Car si Cheveliov a pu théoriser les cinq Kharkiv, c'est qu'il a eu la chance de survivre. Il a survécu aux années 30, qui furent fatales à tant d'autres, il a été témoin de l’exécution de la « 3e Kharkiv », celle de la Renaissance fusillée. Cheveliov n’était pas loin lors du suicide de Khvyliovy, en 1933. En 1934, il a nécessairement appris la déportation de Koulich et de Kourbas, dont il adorait le théâtre. Comme il a dû apprendre la disparition d’Epik, de Pidmohylny, de Semenko, pour n’en citer que quelques-uns. C’est-à-dire que Youri Cheveliov, a été le contemporain exact de répressions et d'exécutions massives, mais que lui a eu la chance d’en réchapper. Il a vécu outre-Atlantique tout le temps de la guerre froide. Il était loin, lorsque, dans les années 70, la persécution des auteurs ukrainophones perdurait. En 1985, le poète Vassil Stous mourait au goulag.

Survivre simplement survivre, cela a permis à Cheveliov de bâtir son œuvre. Car ne pas mourir, cela permet d'écrire, et combien de chefs-d’œuvre ukrainiens n'auront jamais été composés par des auteurs fauchés trop tôt ? Cheveliov a ainsi pu consacrer sa vie à étudier la philologie de l'ukrainien et des langues slaves, qu'il enseignait aux universités de Harvard et de Columbia. Au fil de ses multiples publications, il démontre l'ancienneté, la continuité et la spécificité de la langue ukrainienne par rapport à la langue russe. Autant de préoccupations et de thèses qui déplaisaient aux apparatchiks, comme elles déplaisent aux dirigeants russes d’aujourd’hui, de retour en Ukraine avec les mêmes visées impérialistes, projetant le même massacre, brandissant la même terreur militaire et le même fallacieux argument selon lequel la culture ukrainienne n'existe pas, si ce n'est de manière insignifiante, périphérique, et comme accidentelle.

Février 2024

Vingt-deux ans après le décès de l’éminent savant se réunissait, dans son ancien appartement, une quinzaine de personnes directement concernées par le retour terrifiant de l’Histoire. Il y avait là des journalistes, des poètes, des éditeurs, des étudiants, des membres du Pen Ukraine et du Musée littéraire de Kharkiv. Moins d’un siècle nous séparait des disparitions tragiques des auteurs de la « 3e Kharkiv », celle de la Renaissance fusillée. La hauteur des plafonds réverbérait les voix. Sur les murs tatoués par le temps, des mains, des ombres se posaient. Aux carreaux des fenêtres, les bandes de ruban adhésif, mises là contre les déflagrations, dessinaient des étoiles. Dehors, la nuit était totale. Les vitres renvoyaient la lueur des lumières intérieures et mouvantes. L’ambiance, quoiqu'assombrie par le surgissement fantomatique des alertes aériennes, était passionnée. Les personnes ici réunies parlaient, comme aux siècles précédents, en ukrainien, de la langue ukrainienne et de l'acharnement russe à la faire taire. Naturellement, elles parlaient aussi des bégaiements de l'Histoire. Nous sommes en 2024, mais finalement, se demandait-on, y avait-il une grande différence entre les propos actuels du Kremlin, qui considèrent l'existence de l'Ukraine comme non fondée, et ceux que tenait Valouïev, ministre de l’Intérieur d'Alexandre II, quand il jugeait, en 1863, que la langue ukrainienne « n’a jamais existé, n’existe pas et ne peut pas exister » ? A l'heure où l'Ukraine est envahie par des soldats russes, à l'heure où ces mêmes soldats mettent le feu aux livres écrits en langue ukrainienne, à l'heure où les populations ukrainophones des zones occupées se voient refuser l'accès aux soins, quand elles ne sont pas torturées, au moment où bibliothèques et écoles ukrainiennes sont sciemment visées par des bombardements et réduites en cendres1, pouvait-on concrètement soutenir que la réalité avait évolué depuis l’oukase d’Ems (1876), qui interdisait, avec toutes les spoliations culturelles que cela impliquait, l’impression de livres en ukrainien et l’enseignement de cette langue ?

 

Bibliothèque de Barvinkove dans la région de Kharkiv. Photo Anne et Laurent Champs-Massart.

Or l'Ukraine est lasse de voir ses terres ravagées, sa langue et sa culture assassinées, ses écrivains tués. Dans l'appartement de Cheveliov, le philologue qui avait dû sa survie à l'exil, toutes ces personnes réunies malgré la guerre parlaient des moyens de résister, mais ici-même, par les livres et par la langue. Et, dans cette nuit de Kharkiv, des noms, des silhouettes, rejaillissaient, comme ressortant des murs. On parlait de Khvyliovy, de Semenko, de Kourbas, et de tant d'autres, que le projet russe a voulu faire disparaître. Après avoir détruit leurs corps et leurs oeuvres, c'est jusqu'à leur souvenir qui a été détruit. Il faut de toute urgence les ramener ici, à Kharkiv, en parler dans ces lignes, dans cette nuit de février 2024, non loin du parc Chevtchenko et de la place de la Poésie, pour faire la nique à leurs bourreaux, pour laisser résonner leurs espoirs et leurs voix. Mais, ajoutait-on alors que les déflagrations faisaient trembler les vitres étoilées et que l'heure du couvre-feu approchait, afin, aussi, qu'une nouvelle Renaissance ukrainienne soit possible. Et que, cette fois, on ne la fusille pas.

 

  • 1. Human Rights Watch recense, en février 2024, 689 bibliothèques et 400 écoles ukrainiennes détruites par les Russes.