Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Kim et Trump à Singapour le 12 juin 2018
Kim et Trump à Singapour le 12 juin 2018
Flux d'actualités

Sauver le dirigeant suprême ? Le cinéma sud-coréen s’interroge

Le cinéma sudiste, qui avait jusqu’ici sagement suivi les mots d’ordre gouvernementaux pro-réchauffement tente, avec deux nouveaux films, de faire une difficile synthèse des tergiversations actuelles.

À l’heure où les dirigeants Kim Jong-un et Donald Trump s’accordent sur leurs intérêts communs à développer et exploiter la Corée du Nord, deux blockbusters sud-coréens Take Point (Kim Byoung-woo, 2018) et Swing Kids (Kang Hyeong-cheol, 2018) sortent sur les écrans et évoquent une situation en passe de devenir un sous-genre cinématographique local. Le cinéma sudiste, qui avait jusqu’ici sagement suivi les mots d’ordre gouvernementaux, plutôt, ces derniers temps, « pro-réchauffement » au niveau des hautes sphères du pouvoir – à la rare exception des peu vus localement The Net (Kim Ki-duk, 2016) et de VIP (Park Hoon-jung, 2017) – tente, avec ces deux films qu’on devine remaniés in extremis, de faire une difficile synthèse des tergiversations actuelles pour un public local toujours plus dans l’expectative.

Résumons, d’abord, la rapide évolution des représentations des relations Nord-Sud dans un cinéma sudiste qui cherche (et qui est poussé) à coller à l’actualité : les gouvernements libéraux-conservateurs étaient revenus sur la « Sunshine Policy » du président démocrate et prix Nobel Kim Dae-jung : plus question de négocier avec des Nordistes, à nouveau diabolisés dans la presse et les films, comme à l’époque de la propagande anti-communiste des années 1960-70. La donne a changé avec la « révolution des bougies » au Sud, la crispation autour du nucléaire, puis la rencontre inédite entre Trump et Kim Jung-un promettant monts et merveilles à des Sud-Coréens majoritairement favorables à une réunification et à des chaebols (monopoles industrialo-financiers) qui n’y voient que des avantages économiques. Le réchauffement était donc à l’ordre du jour et les films sud-coréens s’en sont fait l’écho en dé-diabolisant les Nordistes, en les ré-humanisant au nom de l’unité nationale traditionnelle voire tribale mais, surtout, aux dépens de tout positionnement politique contraire au statu quo (le point de vue négatif sur le communisme restant la règle). Mais l’affaire s’est soudain compliquée avec une campagne médiatique internationale orchestrée autour des infractions aux droits de l’homme en Corée du Nord : on a reparlé des camps de prisonniers politiques (occultés, jusqu’à présent, par le nucléaire), de tortures, de viols institutionnalisés, de répression anti-chrétienne (au point que, par souci d’apaisement, Kim a invité le pape), etc. ; et ceci, en même temps que le gouvernement américain annonçait un retard inadmissible de la dénucléarisation du Nord. Trump et Kim retardent leur prochaine rencontre ; Kim retarde aussi sa venue promise pour la fin de l’année au Sud (le pape a aussi repoussé sa visite ad vitam æternam). Les dirigeants sudistes ont continué, toutefois, a accumuler des symboles du réchauffement : ligne de voie ferrée Nord-Sud rouverte en grande pompe, destruction symbolique de quelques postes de garde sur la DMZ, nouvelle rencontre des dirigeants nordistes et sudistes au sommet de la montagne sacrée des Coréens, nombreux reportages positifs dans les médias sur le Nord, etc. Mais ils se voient contrecarrés par l’opposition conservatrice (qui les accuse d’aller trop vite, naïvement, et de jouer de la politique extérieure pour détourner les regards de la crise économique intérieure) sur des terrains moins symboliques, comme la réduction du budget de l’armée, le retrait des troupes américaines ou la suppression de la loi de sécurité nationale (qui inclut la censure idéologique des films).

Sortis massivement fin décembre 2018 et sur le point d’atteindre les deux millions d’entrées chacun, que peuvent dire de ce contexte changeant ces deux blockbusters mettant en scène des Nord-Coréens ? Deux films à gros budgets et aux scénarios probablement réécrits pour prendre en compte une réception locale moins conciliante avec les mots d’ordre gouvernementaux récents.

 

Take Point (Kim Byoung-woo, 2018)

 

Take Point de Kim Byoung-woo ne semble, au premier abord, rien moins que continuer le thème des films du « réchauffement » Nord-Sud, comme Confidential Assigment (Kim Sung-hoon, 2017) ou The Spy Gone North (Yoon Jong-bin, 2018) qui voyaient policiers et espions des deux bords collaborer. Dans Confidential Assignment, il s’agissait de contrecarrer un trafic organisé par de « mauvais » officiers nordistes. The Spy Gone North, propulsé à Cannes comme étendard des positions officielles, est même à deux doigts de représenter le dirigeant suprême du Nord en honorable grand manitou juste un peu imbibé d’alcool. C’est Steel Rain (Yang Woo-seok, 2017), sorti un peu plus tôt, qui atteignait les sommets inouïs de cette vision pro-gouvernementale en racontant comment des officiers sudistes et nordistes collaboraient pour sauver d’un coup d’Etat le dirigeant suprême du Nord.

Probablement réécrit en cours de préparation après les derniers soubresauts des relations Nord-Sud quelques mois plus tard, Take Point reprend l’idée de sauver le dirigeant nordiste des manigances des puissances américaine et chinoise mais, cette fois, les subalternes des deux côtés rechignent à se sacrifier pour leurs supérieurs. Des mercenaires dont un ancien parachutiste Sud-coréen en disgrâce ont pour mission, via la CIA, d’enlever un ministre nord-coréen pour, grâce au battage médiatique, doper le score d’un candidat à la présidentielle américaine de 2024. Mais le ministre à kidnapper s’avère être le dirigeant suprême lui-même. Le para sud-coréen s’associe avec un officier médecin nordiste pour sauver le précieux dirigeant censé être le garant de la paix future. Et, ce faisant, ils se sauvent eux-mêmes.

Plusieurs paramètres viennent compliquer un scénario « pro-réchauffement » déjà vu : le héros sud-coréen est un exilé apatride, ce qui laisse planer un doute sur sa fidélité au Sud. Il est « non affilié », à la différence des officiels dans les films précédents. La scène la plus ironique du film le montre en train de transfuser à mort le sang de son jeune assistant américain vers les veines du glorieux dirigeant à l’agonie. Scène ironique si on y voit l’avenir de la jeunesse américaine sacrifiée aux dépens de la survie du dictateur. L’apatride en pleure d’impuissance, réalisant qu’il n’est qu’un jouet dans les mains des pouvoirs quels qu’ils soient. Le paramètre des très médiatiques élections présidentielles américaines, rarement clarifié à ce point dans un film, suggère aussi une manipulation idéologique à un haut niveau, une collusion, une alliance objective des pouvoirs en place comme dans VIP (des rejetons de la haute bureaucratie nordiste meurtriers par jeu au Sud avec l’imprimatur tactique des services secrets sudistes) ou The Net (un pauvre pêcheur nordiste qui, sans renier ses idées, fait face à l’oppression au Nord comme au Sud).

Dès lors, on comprend mieux la soudaine sympathie du Sud-Coréen apatride pour le médecin nord-coréen ; leur bromance permet de minimiser l’importance du dirigeant nordiste et de toutes les autorités qui les manipulent. Dans la séquence finale, en pleine descente en parachute, le héros laisse filer seul le dirigeant ultra-sécurisé par des militaires américains, mais l’allège sans aucun respect d’une seringue magique qui va lui permettre de sauver son camarade médecin nordiste à l’agonie et en chute libre. Le héros avait déjà insisté auprès des « sauveteurs » américains pour que le subalterne nordiste soit soigné à l’égal de lui-même et du grand dirigeant. In extremis, au-delà de la ré-humanisation des Nord-Coréens, l’idée de distinguer les hommes ordinaires de leurs dirigeants médiatiques prend le dessus, au nom d’une solidarité de subalternes justes et dévoués mais manipulés. La situation provoque un début de prise de conscience personnelle du Sudiste, mais le Nordiste reste encore impénétrable dans ses pensées. C’est tout l’enjeu du second film, Swing Kids, où la conscience est, cette fois, du côté du héros nordiste.

 

Swing Kids (Kang Hyeong-cheol, 2018)

 

Swing Kids va reprendre le discours « pro-réchauffement » tout en ajoutant à la ré-humanisation et à la distinction dirigeants-quidams une réelle dimension politique au Nordiste. Jusqu’ici, la ré-humanisation s’associait à une dépolitisation au point de nier toute activité intellectuelle aux Nord-Coréens. Swing Kids tente, au départ, de montrer le renoncement d’un Nord-Coréen à son idéologie, mais – peut-être involontairement –, pour ce faire, il doit d’abord re-politiser le personnage, lui donner une pensée personnelle et complexe au-delà du sous-texte désormais officiel : « nous sommes tous pareils » (sous-entendu, sous la bannière du capitalisme néo-nationaliste). Adapté d’une comédie musicale, le film prend des risques en situant, pour la première fois au cinéma, son histoire dans le tristement célèbre camp de prisonniers de l’île de Geoje, près de Busan. Ce camp, créé au début de la guerre de Corée par l’armée américaine, a rassemblé jusqu’à 170 000 détenus communistes, notamment Nord-Coréens et Chinois. En 1952, après plusieurs révoltes sanglantes, une partie du camp n’était plus sous le contrôle des Américains mais des prisonniers eux-mêmes. Il fallu l’intervention des tanks, un nouveau bain de sang et la dispersion des chefs de la rébellion dans d’autres camps pour en reprendre le contrôle. En décrivant la formation d’une troupe de claquettes sous l’égide d’un ambitieux officier américain du camp (il veut monter des spectacles de Noël pour enjoliver la situation aux yeux de la presse internationale), le film conserve cette violente toile de fond. La différence entre dirigeants et quidams se fait lorsque le héros nord-coréen – un prisonnier qui accepte de faire partie de la troupe, pourtant montée par un représentant de ce qu’il dit détester : l’impérialisme américain – est confronté à sa propre hiérarchie, qui est décrite comme constituée d’idéologues extrémistes. Celle-ci souhaite qu’il assassine un haut gradé américain. Le jeune homme, pourtant fidèle à son frère héros de guerre, penche pour danser avec le chef de la troupe, un sergent noir qui, lui, est en butte aux brimades racistes de ses supérieurs blancs. Les dirigeants nordistes ou autres sont donc renvoyés à leurs ambitions mortifères. L’humanisation autour du sous-texte « nous sommes tous pareils » se fait avec la description des autres membres de la troupe : une jeune Coréenne sans le sou travaillant dans le camp (le camp politico-militaire est bordé d’autres camps de réfugiés civils), un Coréen non communiste détenu par erreur (des affrontements intercoréens ont lieu entre pro- et anti-communistes) et un machiavélique soldat chinois. L’unité de la troupe se fait contre les Blancs racistes et autour de la passion pour la danse comme dépassement des idéologies. Ce qui est nouveau provient de l’insistance d’un film par ailleurs très peu réaliste à créer une véritable réflexion politique dans la tête du jeune héros nordiste qui rechigne à renier ses idées. L’anachronisme des musiques (David Bowie en 1951…) et des styles de danse (break dance, hip-hop) ajoute à l’impression d’un discours politique au présent. La re-politisation du héros nord-coréen s’effectue en montrant son déchirement entre sa critique issue du matérialisme dialectique de ce que représente le show à l’américaine et son attirance pour le même show et les renoncements politiques qu’il implique.

Au final, ces deux blockbusters, pour se concilier un public moins réceptif aux simplifications des films précédents, affinent et complexifient – non sans confusion car il s’agit probablement de réécritures de dernières minutes – à la fois la représentation des Nord-Coréens et la réflexion des Sudistes : « l’oubli » prémédité du respect de dirigeants manipulateurs dans Take Point au profit d’une solidarité internationale de soldats de base ; un héros nordiste ouvertement politisé au point de subvertir une comédie musicale se voulant consensuelle dans Swing Kids. Le cinéma semble à l’écoute de cette deuxième phase du processus de réchauffement Nord-Sud, dans laquelle il n’est plus vraiment question de sauver à tout prix le dirigeant conciliant du Nord, de lui donner un blanc-seing, mais de déjouer l’impression de spectacle décoré de symboles creux qui se dégage des énièmes péripéties des hautes sphères pour un public sud-coréen de plus en plus dubitatif.

Antoine Coppola

Réalisateur et maître de conférence à l’université Sungkyunkwan de Séoul, il est l’auteur de Le cinéma asiatique (L’Harmattan, 2004). Voir son article « Cinéma et agitation sociale en Corée du Sud » (www.esprit.presse.fr, le 5 avril 2017).