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Protéger l’enfance vulnérable : un choix politique

Fondé sur des dispositifs d’urgence plutôt que sur une planification au long cours, le cadre juridique français peine à répondre aux besoins des enfants en situation de précarité. Dirigeante associative, Aurélie El Hassak‑Marzorati montre qu’un meilleur accès aux services essentiels est possible, à condition d’y consacrer une véritable politique.


Que dit de l’état d’une société la manière dont elle traite ses enfants les plus vulnérables ? La question dépasse largement le registre humanitaire. Elle engage une conception de la responsabilité publique, du rôle de l’État social et de la hiérarchie des priorités collectives. En France, le fait que des enfants dorment encore à la rue ou grandissent dans une instabilité chronique ne relève ni de la fatalité ni de l’exception. À la veille de la rentrée scolaire 2025, le baromètre « Enfants à la rue » publié par l’UNICEF France et la Fédération des acteurs de la solidarité dénombrait 2 159 enfants, dont 503 de moins de trois ans, restés sans solution d’hébergement malgré un appel au 1151. Ces situations persistent, malgré les obligations juridiques de protection qui s’imposent à la puissance publique.

En effet, depuis plus de trente-cinq ans, la Convention internationale des droits de l’enfant pose un cadre clair2. Ratifiée par la France en 1990, elle affirme le droit de chaque enfant à la protection, à la santé, à l’éducation, au jeu et à l’expression de sa parole. Ces droits ne sont ni conditionnels ni symboliques : ils constituent un socle juridique exigeant. Mais entre l’affirmation des principes et leur traduction concrète, un écart persistant demeure. Dans les politiques d’hébergement, l’organisation des dispositifs sociaux et les arbitrages budgétaires, l’intérêt supérieur de l’enfant continue d’être subordonné à des logiques de gestion de l’urgence et du court terme.

La réponse publique à la précarité des familles repose encore largement sur des dispositifs d’urgence, conçus comme transitoires mais devenus structurels. Offrir un toit, fût-il instable, est présenté comme un aboutissement. Or un enfant n’a pas seulement besoin d’un abri ; il a besoin de continuité, de repères, de sécurité relationnelle. Les déplacements répétés, la promiscuité imposée, l’absence d’intimité et la rupture des liens éducatifs produisent des effets durables sur la santé et le développement des enfants, largement décrits par les acteurs de santé et de terrain3. Un lieu qui abrite n’est pas nécessairement un lieu qui protège.

À cette instabilité matérielle s’ajoute une fragmentation institutionnelle profonde. La protection de l’enfance traverse plusieurs champs – logement, santé, école, travail social, culture, sport – qui continuent de fonctionner trop souvent en vase clos, dans une désarticulation régulièrement relevée par les institutions elles-mêmes4. Lorsque la coordination fait défaut, l’enfant devient le point de jonction fragile de dispositifs discontinus. Or, ce qui manque n’est pas l’engagement des professionnels, largement attesté, mais une organisation collective capable d’assurer la continuité des parcours. Former les acteurs, garantir la circulation de l’information, penser la durée ne relèvent pas d’un luxe administratif : ce sont des conditions minimales de sécurité pour les enfants vulnérables.

Lorsque la coordination fait défaut, l’enfant devient le point de jonction fragile de dispositifs discontinus.

Protéger l’enfance engage également une attention au corps et à l’expérience sensible. La faim, l’attente et l’insécurité s’inscrivent dans les corps bien avant de pouvoir être formulées par des mots. Les enquêtes conduites par l’UNICEF France montrent combien le mal-logement affecte la santé psychique, la capacité d’apprentissage et la projection dans l’avenir des enfants5. Pourtant, l’accès à une alimentation équilibrée, au jeu, au mouvement ou à la culture demeure trop souvent relégué au rang de variable secondaire. Or, ces dimensions constituent des besoins fondamentaux. La parole de l’enfant demeure, elle aussi, insuffisamment prise en compte. Si elle est reconnue par les textes – notamment par l’article 12 de la Convention internationale des droits de l’enfant – elle reste fréquemment sans effet sur l’organisation concrète des dispositifs. Une parole sans conséquence n’est pas une écoute ; reconnaître les formes multiples d’expression des enfants suppose alors une formation spécifique et, surtout, un choix politique clair : accepter que l’expérience vécue transforme l’action publique. Cette exigence, d’ailleurs, ne peut être dissociée de la question parentale : dans les parcours de précarité, d’exil ou de rupture, les parents sont souvent eux-mêmes épuisés et fragilisés. Or, on ne protège jamais durablement un enfant contre ou sans ses parents, et les travaux institutionnels montrent que le soutien à la parentalité constitue un levier central de la protection de l’enfance, là où des réponses strictement gestionnaires échouent6.

L’observation de politiques menées dans d’autres pays européens permet de déplacer le regard, sans idéalisation. La Garantie européenne pour l’enfance, adoptée en 2021, affirme la nécessité de garantir aux enfants vulnérables un accès effectif aux services essentiels – logement, santé, éducation, alimentation – et rappelle que ces choix relèvent de priorités politiques assumées7. Bien sûr, comparer ne signifie pas copier, mais cela oblige à reconnaître que ce que l’on présente comme une impossibilité relève bien souvent de choix publics. Investir dans l’enfance vulnérable représente moins un coût qu’un capital social ; les politiques qui réduisent l’instabilité, soutiennent les familles et coordonnent les acteurs produisent des effets durables – sociaux, éducatifs et sanitaires. Ce sont là des constats qui s’enracinent dans une expérience de terrain prolongée, au contact des enfants et des familles confrontés à la précarité résidentielle. Protéger l’enfance vulnérable suppose donc un déplacement profond : passer de la gestion de l’urgence à une politique de la durée, de dispositifs indifférenciés à des réponses pensées à hauteur d’enfant, d’une écoute formelle à une prise en compte effective de l’expérience vécue.

Laisser des enfants dormir à la rue n’est ni un accident ni une fatalité. C’est le résultat de renoncements successifs. Et ce qui a été choisi peut être défait. Protéger l’enfance n’est pas un supplément d’âme : c’est une exigence politique majeure, qui engage notre conception de la justice sociale et de l’avenir commun.

  • 1. UNICEF France et Fédération des acteurs de la solidarité, Baromètre « Enfants à la rue » 2025, 7ᵉ édition, août 2025.
  • 2. Nations unies, Convention internationale des droits de l’enfant, adoptée le 20 novembre 1989.
  • 3. Médecins du Monde France, Rapport 2024 de l’Observatoire de l’accès aux droits et aux soins. 
  • 4. Défenseur des droits, Rapport annuel 2025. Le droit des enfants à une justice adaptée, 2025.
  • 5. UNICEF France, Grandir sans chez-soi. Impact du mal-logement sur la santé mentale des enfants, 2022 ; Enfants sans domicile : une atteinte aux droits fondamentaux, 2023.
  • 6. Inspection générale des affaires sociales (IGAS), Évaluation de la politique de protection de l’enfance, 2020 ; travaux de suivi 2021-2023.
  • 7. Conseil de l’Union européenne, Recommandation (UE) 2021/1004 du Conseil du 14 juin 2021 établissant une Garantie européenne pour l’enfance, JOUE L 223, 22 juin 2021.