Félix Vallotton, Le Ballon · Domaine public via Wikimedia
Félix Vallotton, Le Ballon · Domaine public via Wikimedia

Naître à l’enfance

Droit de l’enfant et droit à l’enfance

Si penser l’enfant comme sujet de droit implique non seulement la protection mais aussi l’écoute, que signifie écouter, et qui écoute-t-on ? À rebours de l’idée que l’âge adulte n’est qu’un dépassement de l’enfance comme état de silence, l’enfance est la condition de possibilité d’une parole adulte.


L’enfance n’est pas un commencement. Elle est le fruit d’une histoire ou d’une conception. Au commencement, il n’y aurait pas un sujet pur ou vierge. C’est sur ce constat que commencent les Aveux de saint Augustin : « Si dans la faute je fus conçu / Du crime ma mère / m’a nourri dans l’utérus // Alors quand, je te le demande, mon Dieu, quand Seigneur, moi ton esclave, quand et où ai-je été innocent1 ? » Un enfant n’est pas une créature divine mais humaine. Sa naissance n’est pas un fait purement originel : c’est déjà le fruit d’une histoire. Naître, à la différence de commencer, c’est surgir d’un autre2. Cette mise en question du caractère vierge et innocent de l’enfant implique-t-elle qu’un enfant est déjà « pour Autrui », déjà devant la loi ?

De l’objet de protection au sujet de droit

Le point de vue juridique et séculier qui est porté depuis quelques décennies sur l’enfant pose la question différemment. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de savoir si l’enfant est sujet de la loi, mais de comprendre la place qu’il occupe dans le système juridique. Depuis l’adoption de la Convention internationale des droits de l’enfant par les Nations unies en 1989, le concept même d’enfant change radicalement. Penser les droits de l’enfant implique de penser l’enfant non comme objet de protection, mais comme sujet de droit. Dans le premier cas, l’enfant est réduit à une condition d’irresponsabilité, mais aussi de passivité, qui l’annule dans sa singularité. Le parent ou le tuteur de l’enfant est tenu de répondre des actes de l’enfant, mais non de l’écouter. Dans le second, la question de la responsabilité de l’enfant n’est pas encore complètement définie. Toutefois, considérer l’enfant comme sujet de droit implique que l’enfant a quelque chose à dire. En plus de répondre des actes de l’enfant, de lui devoir protection, l’adulte qui en a la tutelle a aussi à l’écouter.

Ce changement de paradigme est problématique3. On peut se demander en effet ce que signifie exactement écouter un enfant. Écoute-t-on un enfant de la même façon qu’on écoute un adulte ? Si c’est le cas, le risque est que l’écoute de l’enfant s’effectue au sacrifice de son enfance. Ou bien l’écoute d’un enfant requiert-elle un type d’attention qui échappe à l’adulte, voire aux compétences de ses parents ou de ses tuteurs ? À ce propos, il est fréquent que les institutions (scolaires, juridiques, médicales) aient recours à la médiation de tiers (appartenant au corps médical ou juridique) qui font apparaître ce qui est inaudible à l’adulte. Le risque est alors que l’écoute d’un enfant ne s’effectue pas dans ce qui constitue le nœud de la communication, à savoir la rencontre, le rapport. Lorsque l’écoute d’un enfant requiert la médiation de tiers, elle s’opère à partir d’une série de savoirs institués et non d’une histoire, laquelle implique une part d’inconnu. Dans ce dernier cas, l’enfant, supposé sujet, n’est-il pas en réalité objet de savoir ?

Conçu comme « objet » de protection, l’enfant est réduit au silence. Par là, l’enfant n’est pas seulement nié dans sa singularité, il est très souvent brutalisé. Lorsqu’un enfant n’a rien à dire, on ne peut que lui inculquer un ensemble de comportements et de connaissances par lesquels il deviendra enfin un adulte, un sujet, et cela parfois au détriment de sa personnalité ou de ses besoins. Toutefois, qu’est-ce qui permet de comprendre l’enfant comme sujet et non comme objet, puisque, par définition, un enfant n’est pas un adulte ? Appuyer l’idée d’enfant comme sujet sur l’ensemble des nouveaux savoirs de l’enfance est à double tranchant. Avoir recours à un ensemble de savoirs (psychologiques, psychiatriques) permet sans aucun doute d’accéder à ce que les proches d’un enfant ne peuvent pas ou ne veulent pas savoir (une douleur psychique ou psychologique, par exemple), mais cela risque aussi d’homologuer l’enfant à un ordre social, sacrifiant ainsi la singularité, qui était prétendument le centre du problème, au caractère neutre et idéologique de tout savoir. Par ailleurs, si l’écoute d’un enfant passe par la médiation de tiers, alors les proches de l’enfant ne sont pas en position d’écoute, ils ont affaire à des informations, voire à des savoirs qu’ils ne peuvent qu’admettre ou nier. Cela risque alors d’infantiliser l’adulte plus que d’affirmer un quelconque sujet (enfant ou adulte). Il n’est donc pas suffisant de substituer à la figure de l’objet celle du sujet. Il faut avant tout repenser la question du sujet dans ce qui met en rapport enfant et adulte.

Le silence de l’enfance

Saint Augustin commence ses Aveux par la question de l’enfance, tout en reconnaissant qu’il n’en a pas mémoire, c’est-à-dire qu’il n’est pas sujet de l’enfance : « Mais je renonce à cette époque. Elle n’a rien à voir avec moi si je n’en garde aucune trace. » Pour Augustin, on ne peut évoquer l’enfance que par le biais de la fiction ou du discours rapporté : « D’autres m’y ont fait croire », affirme-t-il. L’enfance relève toujours du récit d’un autre ; elle est inaccessible : « Elle appartient à la nuit de mon oubli, au temps vécu dans l’utérus de ma mère4. » L’enfance habite une région silencieuse : on en parle, mais elle ne parle pas.

Ce silence de l’enfance, c’est aussi ce qui, en termes juridiques, a réduit l’enfant à un objet et non un sujet. Réduit au silence, l’enfant est infans, soustrait à la parole. Le paradoxe sur lequel s’ouvrent Les Aveux nous permet toutefois de comprendre que si l’enfant est infans, il ne l’est pas pour des raisons ontologiques mais phénoménologiques. Si l’on présuppose qu’un enfant n’a rien à dire, c’est en tant que l’enfance échappe. Le problème concerne la façon dont l’enfance se donne, et non ce qu’est l’enfance. En commençant ses Aveux par une réflexion sur l’enfance et en affirmant que de l’enfance, il n’existe nul savoir sinon celui d’un discours rapporté, saint Augustin avoue que l’enfance ne constitue pas tant un manque de savoir qu’une borne au savoir. L’enfance est ce que le savoir ignore. Elle a une fonction critique.

Les premières pages des Aveux sont remarquables à au moins deux titres. D’une part, elles mettent en place un déplacement topique de la question de l’innocence. L’innocence n’est pas dans l’enfant. Elle n’est pas enfantine. Elle constitue la subjectivité de l’adulte par l’ignorance de l’enfance. D’autre part, l’adulte – celui qui se constitue en sujet de l’aveu – n’est adulte que par la médiation de l’enfance, d’une double enfance : celle qui le constitue en sujet par l’ignorance de l’enfance ; celle qui le constitue en sujet par la médiation du discours. On accède à l’enfance parce que l’on parle à l’enfant de son enfance. Ainsi, la filiation n’est pas un fait purement empirique. On est enfant, et fils ou fille, à travers le discours d’un tiers – d’un tiers qui n’est pas un expert ou un professionnel et avec qui s’établit un lien.

La violence contre l’enfant

Cette réduction de l’enfance au silence a de multiples conséquences qui ont trait à la construction des sujets et au rapport entre le sujet et la loi.

Dans le champ juridique, on constate que si l’enfant est infans, alors il ne participe pas de l’exercice de la raison. Il ne peut être, à ce titre, un sujet. L’infans ne peut être qu’objet de protection. C’est parce qu’on ne sait rien de l’enfance qu’on présuppose que l’enfant n’a rien à dire, qu’il est la privation de la parole et donc de la raison. C’est en vertu de cette réduction de l’enfant à l’infans qu’on stipule devoir répondre de l’enfant, non l’écouter. Ici, toutefois, on glisse d’une approche phénoménologique à une détermination d’essence.

Par ailleurs, la conception de l’enfant comme infans définit une ligne de partage entre l’adulte et l’enfant. Tandis que l’enfant est silence, l’adulte est parole. Tandis que l’enfant est irresponsabilité et inanité, l’adulte répond et rend raison. De l’idée d’infans dépend la façon dont l’adulte se rapporte à l’enfant, celle dont il se construit en tant qu’adulte – en éliminant toute enfance (tout silence ou tout balbutiement) en lui – et la façon dont on attend qu’un enfant devienne adulte.

Enfin, si l’enfance est infans et l’adulte parole et raison, alors un fossé sépare l’adulte de l’enfant. Puisque l’enfant ne parle pas, l’adulte ne peut se faire entendre de l’enfant sans crier. Adulte et enfant ne communiquent pas. Ils vivent l’un avec l’autre dans une double solitude. Par ailleurs, si l’enfant est infans, si par définition le langage lui manque, alors la loi qui est le langage ne peut qu’être inculquée à l’enfant comme une chose qui lui est étrangère – par la force.

Ainsi, de l’idée d’infans découle la violence dont a fait objet l’enfant pendant des siècles et qu’évoque aussi Augustin dans Les Aveux. C’est parce qu’on suppose l’enfant étranger au logos que les cris et les coups ont été si longtemps autorisés afin d’éduquer l’enfant. Cette violence relève de la loi d’une constitution. Puisque l’adulte ne devient adulte qu’en faisant taire l’enfance en lui, qu’en dépassant le silence de l’enfance, il ne peut qu’être sourd à la violence qu’il exerce contre l’enfant.

Comment se déplacer de cette réduction de l’enfance au silence sans niveler enfance et âge adulte, c’est-à-dire sans s’en tenir de nouveau à la logique discursive qui institue la frontière entre le monde adulte et l’enfance, entre la parole et le silence ?

Naître à la parole

Dans Enfance et histoire, Giorgio Agamben réfléchit, non sur ce qui fait de l’enfant un sujet, mais sur ce qui fait de l’adulte un sujet par l’intermédiaire de l’enfance. On peut ainsi penser que c’est l’enfance qui fait l’adulte.

Du point de vue topologique, pour Giorgio Agamben, l’enfance n’est pas un silence hors langage, mais un silence du langage : « L’enfance dont il s’agit ici, ne peut être simplement quelque chose qui précède chronologiquement le langage et qui cesse d’exister à un moment donné pour accéder à la parole ; il ne s’agit pas d’un paradis que nous quitterions définitivement un jour pour nous mettre à parler ; elle coexiste originellement avec le langage, ou plutôt elle se constitue dans le mouvement même du langage qui l’expulse pour produire à chaque fois l’homme comme sujet5. » Comme Augustin, Agamben pense qu’on n’accède pas à l’enfance telle quelle : l’enfance est de l’ordre de l’infans. Toutefois, le silence de l’enfance est ce que nous expérimentons à chaque fois que nous parlons. À la différence de l’animal qui, selon Agamben, est immanent au monde des signes, l’être humain est privé de langage : il a à se constituer comme sujet du discours. Pour Agamben, être humain ou parler, c’est effectuer un saut entre ce qui est de l’ordre de la sémiotique (le sens institué) et ce qui est de l’ordre de la sémantique (la singularité d’un acte discursif). Si l’enfance relève du silence, alors elle se situe dans « l’écart qui sépare langue et discours ». Non seulement le silence de l’enfance n’est pas hors langage, mais il est ce qui fait du langage une expérience à refaire continuellement. Comme l’affirme Michaël Fœssel, l’enfance ne finit pas : elle est notre horizon6.

Parce que l’enfance ne s’achève pas, nous avons à naître à la parole.

L’enfance est alors la condition de possibilité de la parole, d’un discours adulte, c’est-à-dire singulier. Elle est la condition de possibilité du surgissement du soi en tant qu’unique. Parce que l’enfance ne s’achève pas, nous avons à naître à la parole. L’enfance nous enjoint à un acte de naissance qui doit se répéter sans cesse. Elle n’est pas une période de la vie dépassée par l’âge adulte, mais un horizon et une condition de possibilité. L’enfant n’est pas un moindre adulte, mais ce qui rend possible la condition adulte. L’enfance pensée comme écart exige la parole au-delà de ce qui instrumentalise et infantilise l’adulte, le soumet à des savoirs qu’il ne peut qu’accepter ou nier.

À rebours de l’idée que l’âge adulte n’est qu’une continuation ou un dépassement de l’enfance, l’enfance est la condition de possibilité d’une parole adulte, c’est-à-dire d’un sujet qui se constitue à chaque fois comme l’unique d’un discours. Ce n’est donc pas l’infans que le logos détruit et remplace. L’enfance est l’inachèvement du langage sans laquelle nous ne parlerions pas. Mais si l’enfance permet de penser ce qui fait du sujet un adulte, si l’enfance permet de penser la question du sujet en général, maintenir l’association entre enfance et silence ne confine-t-il pas l’enfant, une fois de plus, au statut d’objet ?

Une sortie du silence

L’adulte parle depuis le silence de l’enfance. Il s’agit d’un silence ou d’une enfance qui ne s’achève pas avec l’adulte, tandis que l’âge adulte n’est jamais acquis, mais toujours à refaire. Mais si l’adulte se constitue à partir de l’enfance, qu’en est-il de l’enfance et de l’enfance des enfants ? S’en tenir à une idée silencieuse de l’enfance maintient les enfants dans une forme d’ignorance. Tant que l’enfant est confiné à l’infans, on se contente de ne pas écouter l’enfant.

Les analyses de Giorgio Agamben abordent le silence de l’enfance comme possibilité de la parole et de la condition d’adulte, mais elles restent confinées à une structure linguistique. Or parler, c’est se constituer en sujet d’un discours dans un monde. Parler, c’est s’adresser à autrui, répondre d’autrui ou se situer dans le monde des tiers. La thèse d’Agamben perd de vue le monde, celui des tiers grâce auquel on accède à l’enfance et celui que nous construisons avec l’enfance. C’est d’ailleurs ce que suggère Augustin au commencement des Aveux : je ne peux parler de l’enfance que si je me rapporte à la condition de créature, à celui ou celle qui m’a porté, au monde qui permet à ces tiers de me porter, de conserver le souvenir de mon enfance et de me faire part de ce souvenir. L’enfant est d’emblée dans les mains d’un autre ; son « silence » n’est pas replié sur lui-même. L’analyse structurale doit donc être complétée par une ontologie de l’être-avec.

Pour Jean-Luc Nancy, dans « Il dit », si l’enfance se réduit à l’infans, c’est-à-dire au fait de ne pas parler, alors, dans la mesure où nous n’avons pas accès au silence, « il n’y a pas d’enfants7 ». Toutefois, ce texte dialogué de Jean-Luc Nancy ne se donne pas comme une théorie de l’infans ou de sa rature. D’une certaine façon, il met en scène ce qu’évoquait Augustin dans ses Aveux, à savoir le fait que l’enfance est d’emblée un discours rapporté. L’enfance n’est pas plus silence que l’enfant n’est objet : l’enfance est un discours rapporté, constitutif de la filiation, tandis que l’enfant parle depuis un langage qu’il reçoit d’un tiers et qu’il ne peut qu’imaginer, puisque ce langage le constitue dans l’imaginaire d’un soi. À cet égard, « Il dit » met en scène la façon dont l’enfance nous constitue comme sujets du langage, tout en étant elle-même enracinée dans un certain imaginaire. Le texte, qui mêle dialogue et fiction, montre la parole de l’enfance et l’enfance comme déroulement de la parole. Dans la mesure où l’on ne sait rien des interlocuteurs de ce dialogue, on ne peut le lire qu’en les imaginant. Il vaut par sa dimension performative : lire ce dialogue implique de devenir auteur de la fiction qui est sous-jacente à l’enfance, du discours rapporté qui est constitutif de tout accès à l’enfance. Puisque « Il dit » fait littéralement parler l’imaginaire de l’enfance, il va à rebours de la définition de l’enfance comme infans. Le titre du texte est alors une provocation de l’infans : une sortie du silence. La phrase « Il n’y a pas d’enfants » signifie qu’il n’y a qu’une enfance de la parole qui se déploie sans fin et qui nous oblige à imaginer, afin d’aller outre le silence, outre l’énigme de l’utérus évoquée par Augustin, « outre-mère8 », c’est-à-dire hors de toute mystique de l’origine et hors de toute mystification du silence de l’enfance. Ainsi, « Il dit » ne donne pas la parole à l’enfant comme sujet, mais à « l’entrelacs9 » du sens qui nous constitue dans l’enfance.

À la lecture de ce texte de Nancy, on peut dire que l’enfance n’est pas un silence, mais « l’entrelacs » du sens : elle n’est ni à moi, ni à toi. Elle n’appartient ni à l’enfant ni à l’adulte. Elle est entre nous. Telle l’écriture chez Blanchot, l’enfance est un espace de retentissement qui permet au sens de se renouveler cesse et qui fait du langage un espace de co-naissance. Si la parole se comprend depuis l’adresse et non seulement depuis la structure linguistique qui différencie sémiotique et sémantique, alors, dans toute parole, le « je » ne naît pas à soi seul, mais à partir de l’autre et à l’autre. La parole me rappelle à ma condition de créature. Parler, ce n’est pas se couper de l’enfance, c’est se rappeler à elle en se rappelant à l’autre.


Si penser l’enfant comme sujet de droit implique non seulement la protection, mais aussi l’écoute, que signifier écouter et qui écoute-t-on ? Le parcours qui nous a amenés à parler du silence de l’enfance, de la parole comme lieu de naissance, puis de l’enfance comme « entrelacs » du sens, nous permet de dire que si un adulte peut écouter un enfant, c’est dans la mesure où le logos, la raison ou le discours, se constitue à partir du silence de l’enfance. C’est parce que l’enfance ne se termine pas que l’on parle, que l’on se constitue en sujet du discours, que l’on est à même d’écouter autre chose que soi-même et qu’il est donc possible – mais pas toujours évident – de parler à un enfant sans crier. Écouter se fait dans le sillage du silence – non celui qui est scindé de la parole, mais celui qui en est la condition de possibilité.

Dès lors, l’écoute d’un enfant ne se réduit pas à l’écoute de ce qu’il voudrait dire ni à la réception d’une information rapportée par un tiers, comme si la parole n’était qu’un moyen pour exprimer la volonté d’un individu fermé sur lui-même ou comme si nous n’avions affaire qu’à des objets de savoir. Être sujet, ce n’est pas avoir une volonté, mais se constituer en rapport avec un autre, dans un monde constitué de tiers et où circulent les fictions qui nous permettent de parler de nous-mêmes. Écouter un enfant implique donc nécessairement, aussi, d’écouter la parole en tant qu’elle ne revient pas à un sujet particulier, en tant qu’elle est une provocation de l’enfance qui nous constitue. On écoute un enfant parce que le sens se produit comme entrelacs, parce qu’entre l’adulte et l’enfant se joue l’ouverture d’un sens, qui n’est pas un objet de savoir, mais qui nous amène à parler. En ce sens, penser l’enfant comme sujet ne revient pas à projeter sur l’enfant les prérogatives de l’adulte, mais à penser la notion même de sujet dans les multiples rapports et discours rapportés qui le constituent. C’est parce que la condition de créature de l’enfant (son être par et pour autrui) en fait un sujet que l’idée de sujet sous-jacente aux droits de l’enfant n’est pas circonscrite à sa volonté, mais ouverte à une communauté dont il est tributaire et qu’il concourt à créer. Un enfant parle toujours d’un « nous ». L’écoute d’un enfant ne relève donc ni du pouvoir d’un adulte seul ni du résultat d’une expertise, des savoirs institués. L’écoute – toute écoute – requiert une invention du sens, un acte de l’imagination.

Penser les droits de l’enfant implique alors de penser un droit à l’enfance : un droit à un sens à inventer, tout en répondant des rapports qui nous constituent et qui nous excèdent. Autrement, le droit de l’enfant risque de confiner l’enfant à l’isolement de sa volonté, le fermant ainsi au monde que nous avons à faire et qui nous constitue. Autrement, le droit de l’enfant va contre l’enfance, mais aussi – on peut en tout cas se le demander –, contre le droit, du moins s’il s’articule à un monde10.

  • 1. Saint Augustin, Les Aveux [397], trad. par Frédéric Boyer, Paris, P.O.L, 2008, p. 58.
  • 2. Voir le très beau livre de Catherine Chalier, Comme une clarté furtive. Naître, mourir, Paris, Bayard, 2021.
  • 3. Voir Dominique Youf, Penser les droits de l’enfant, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Questions d’éthique », 2002.
  • 4. Saint Augustin, Les Aveux, op. cit., p. 58.
  • 5. Giorgio Agamben, Enfance et histoire. Destruction de l’expérience et origine de l’histoire [1978], trad. par Yves Hersant, Paris, Payot, 2002, p. 89.
  • 6. Michaël Fœssel, « Las potencias de la infancia », trad. par Luís Felipe Alarcón, Pensamiento político, no 9, 2022.
  • 7. Jean-Luc Nancy, « Il dit » [1985], dans Le Poids d’une pensée, l’approche, Paris, La Phocide, 2008, p. 101.
  • 8. Ibid., p. 103.
  • 9. Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1969, p. 388.
  • 10. Cet article fait partie du projet Fondecyt 1210921.